Affaire Weinstein: «Paix à son coeur. Paix à son esprit», dit Juliette Binoche

Juliette Binoche, présidente de la 69e Berlinale, reçoit l’accolade du directeur général du festival, Dieter Kosslick, à l’occasion de la soirée d’ouverture.
Photo: Tobias Schwarz Agence France-Presse Juliette Binoche, présidente de la 69e Berlinale, reçoit l’accolade du directeur général du festival, Dieter Kosslick, à l’occasion de la soirée d’ouverture.

Comme il se doit, Juliette Binoche, la présidente du jury de cette 69e Berlinale, a beaucoup parlé des femmes, plus présentes que jamais dans la course à l’Ours d’or (41 %) et à la programmation générale. La cause de l’heure n’aurait pu trouver ambassadrice plus engagée que cette grande actrice française internationaliste, tête de file de tant de combats.

La voici devant nous, radieuse. Le lieu lui porte chance, la fonction la stimule. Elle devient une voix de sagesse au fil des ans. L’oscarisée du Patient anglais avait d’abord reçu pour ce film de Minghella le prix d’interprétation à la Berlinale de 1997. Binoche entretient donc une histoire d’amour avec ce festival.

« Sept films de la compétition sont réalisés par des femmes cette année, évoque la dame, sans abaisser le niveau de qualité pour autant. Il y a dix ans, les choses étaient différentes. On a ouvert les mentalités, les esprits… Oui, le mouvement #MeToo était nécessaire. »

Mais ne comptez pas sur elle pour ajouter à sa précédente charge contre le producteur déchu Harvey Weinstein, côtoyé sur Chocolat et Le patient anglais. « Je n’ai jamais eu d’ennuis avec lui, mais j’ai constaté qu’il avait des problèmes. Plusieurs voix se sont exprimées. Il a son compte. Laissons la justice suivre son cours. Il fut aussi un très grand producteur. Paix à son coeur ! Paix à son esprit ! »

À ses côtés siègent la productrice britannique Trudie Styler (Still Alice), épouse de Sting, le critique du Los Angeles Times Justin Chang, l’actrice allemande de Toni Erdmann Sandra Hüller, le directeur des films du MoMA Rajendra Roy, le cinéaste chilien Sébastien Leilo de l’oscarisé Una mujer fantastica. L’intéressant jury s’aligne pour des débats passionnés.

« Le privé est politique », assure le slogan de cette édition. Binoche rappelle à quel point les frasques des dirigeants atteignent tout un chacun : « Le monde est égoïste. Beaucoup de pays ferment leurs frontières et négligent les changements climatiques. Nous avons une responsabilité face aux générations futures. Les gouvernements n’ont pas cette approche responsable. »

Accepter ou refuser un rôle demeure pour Binoche une affaire de flair. « Même le corps te dit si tu dois y participer ou pas. J’avais été approchée par Jane Campion pour jouer dans La leçon de piano, sans avoir pu le faire, mais Holly Hunter était meilleure que je ne l’aurais été. Prenez Toni Erdmann de Maren Ade. Sandra Hüller est le film. Des connivences naturelles existent avec un personnage. »

La présence d’une production Netflix en compétition, Elisa y Marcela de l’Espagnole Isabel Coixet, divise ici comme ailleurs ses semblables. Binoche joue d’ambivalence : « D’un côté, cette plateforme fragilise le cinéma indépendant et on peut remettre en question sa place dans les festivals. De l’autre, il s’agit d’une nouvelle manière de produire des films. »

Le cinéaste Sébastien Leilo renchérit : « Le cinéma s’adapte aux mutations depuis longtemps, mais on est à une croisée des chemins. La pénétration d’un film peut-elle se faire sans les salles ? Je suis un grand défenseur de l’expérience collective dans un cinéma. » Et c’est reparti…

Photo: John MacDougall Agence France-Presse La cinéaste danoise Lone Scherfig, accompagnée de l’actrice Zoe Kazan, a présenté jeudi à Berlin son plus récent film, «The Kindness of Strangers».

Le démarrage de la Berlinale se mariait à l’esprit de son édition. Le film d’ouverture, The Kindness of Strangers de la Danoise Lone Scherfig, est féminin, engagé, collé aux valeurs de solidarité. Dans ce conte moderne, le méchant loup est le mari de l’héroïne, un père violent, avec happy end au bout. Place au parcours d’une jeune femme (excellente Zoé Kazan) qui fuit l’époux prédateur à New York avec ses deux enfants, sans domicile, rescapée par des inconnus, dont l’employé d’un restaurant russe (Tahar Rahim). Ce film, en partie tourné à Toronto, est une coproduction canadienne.

Lone Scherfig avait remporté ici l’Ours d’argent en 2001 pour son délicieux Italien pour débutants, qui l’avait lancée sur la planète cinéma. Le scénario de son dernier film est ficelé dans la même veine, sur destins croisés d’éclopés de la vie, mais en moins fin, avec des invraisemblances et des cordes plus apparentes, mêlant la dureté aux bons sentiments sur des violons fort présents. Les personnages secondaires apparaissent plus ou moins bien dessinés. Surnagent surtout Caleb Landry Jones, tonique en gaffeur impénitent, et Bill Nighy, formidable en propriétaire de resto mélancolique.

New York y est filmé avec une caméra de lyrisme : une Grosse Pomme de la zone, mais esthétisée, où la misère des sans-abri côtoie la richesse des nantis. The Kindness of Strangers demeure avant tout une oeuvre d’humanité et d’entraide qui touche en nos temps troublés. « J’avais le sentiment d’être obligée de faire un film d’urgence et je l’ai tourné à New York, qui est une capitale pour tous, nous a raconté Lone Scherfig. Quand le monde devient de plus en plus dur, j’aime laisser le spectateur avec un sentiment d’espoir et de fraternité. »

Odile Tremblay séjourne à Berlin grâce au soutien de la Berlinale et de Téléfilm Canada.

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