Denis Côté et les deuils identitaires

Au premier plan: Diane Lavallée et Larissa Corriveau. En arrière-plan: Rachel Graton, Denis Côté et Robert Naylor.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Au premier plan: Diane Lavallée et Larissa Corriveau. En arrière-plan: Rachel Graton, Denis Côté et Robert Naylor.

Il est une scène emblématique qui survient peu après le début de Répertoire des villes disparues. À Saint-Irénée-les-Neiges, un tout jeune homme vient de se suicider. Des années que l’humeur est à la morosité, à l’exode. Ladite séquence se déroule dans le bureau de la mairesse, qui accueille avec une animosité à peine dissimulée une psychologue dépêchée par le comté. « Ici, on s’arrange entre nous autres », tranche la première.

En prenant congé, la seconde remarque : « Je doute que le repli soit une bonne solution. » Un détail : la visiteuse porte le voile, et Saint-Iréné-les-Neiges est une communauté tout de blanc tissée. Et de fait, tout du long, Denis Côté explore cette notion de « repli », identitaire surtout. Cela, par le jeu de la métaphore, puisqu’en ce village, on est tellement accroché au passé que les morts en sont à revenir parmi les vivants.

Étrange, déroutant, stimulant : ce ne sont là que quelques-uns des qualificatifs pour décrire Répertoire des villes disparues, très librement adapté du recueil de Laurence Olivier. Récit choral méditatif infusé de surnaturel, ce nouvel opus du prolifique mais non moins exigeant cinéaste exsude une beauté austère, une poésie aussi, qui transcende la grisaille hivernale qui lui sert d’écrin.

« Mes premières notes pour ce projet-là, je les ai prises dans la foulée des événements du chemin Roxham, avec ces migrants fuyant les États-Unis… Une poignée de Haïtiens qui arrivaient et c’était la panique. J’étais pas super fier de mon Québec. Je n’avais pas honte, mais je trouvais que ça faisait petit cirque. Surtout, je trouvais fascinant d’observer les mécanismes de la peur dans un pays aussi riche que le nôtre. Trois cents Haïtiens débarquent et ça y est : on va tout perdre ! Bref, il y avait cette préoccupation, au départ », confie Denis Côté.

Les visages du deuil

En parallèle, de Carcasses à Boris sans Béatrice en passant par Curling, son cinéma étant si volontiers imprégné de fulgurances insolites, il en était plusieurs à s’enquérir de ce qu’il réaliserait ou non un jour un film d’horreur. Lors du dénouement de Vic + Flo ont vu un ours, on s’en approchait d’ailleurs.

« J’éprouvais ce désir-là, mais sans vouloir aborder l’épouvante de manière explicite. Et pendant que je réfléchissais simultanément à ça et au concept de xénophobie ordinaire, on m’a mis le recueil de Laurence entre les mains. C’est une poésie complètement éclatée… Il n’y avait pas là tant un film que des impressions, une étincelle. »

Et Denis Côté de contacter la poétesse en lui expliquant qu’il était possible que ne subsiste de son oeuvre originale qu’un titre, des noms et des ambiances. Marché conclu.

À partir d’une préoccupation, d’un désir et d’impressions, donc, le cinéaste s’attela à l’écriture d’un scénario qui inscrit ce dernier long métrage dans la veine plus narrative d’une filmographie alternant de telles propositions avec d’autres plus ouvertement expérimentales.

On suit dans Répertoire des villes disparues maints destins croisés, dont ceux des membres de la famille du défunt : son frère (Robert Naylor), sa mère (Josée Deschênes), son père (Jean-Michel Anctil). Autour d’eux gravitent amis (Rémi Goulet), couples jeunes (Rachel Graton, Hubert Proulx) ou retraités (Jocelyne Zucco, Normand Carrière), madame la mairesse (Diane Lavallée) et autres accointances un brin perturbées (Larissa Corriveau).

Perturbées puisque, on l’évoquait, à Saint-Irénés-les-Neiges, on voit de plus en plus souvent poindre les silhouettes d’habitants décédés il y a peu ou depuis longtemps. Simon est du nombre.

« C’est un film sur les différents visages du deuil : celui qui frappe la famille de Simon, et le frère, la mère et le père le vivent différemment, mais aussi, plus largement, celui auquel on doit faire face comme société, par rapport à un certain Québec fantasmé. »

Denis Côté le précise, cet aspect court en filigrane. N’y sera sensible que celui qui le souhaite.

Brillante dichotomie

Au fait, ces manifestations sont-elles des spectres, ou s’agit-il de morts-vivants ? « Faire un film de zombies ne m’intéressait pas ; je les vois comme de nouveaux arrivants. » La dichotomie est brillante, puisque ces nouveaux arrivants qui mettent une partie de la population en émoi sont en réalité liés au territoire.

Autrement dit, ils ne sont pas comme les gens du cru, certes, mais ils n’en sont pas moins « à leur place », eux aussi.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Denis Côté

« Ces nouveaux arrivants sont une représentation de la différence qui arrive dans une population de 200 Blancs. Et chaque personnage doit se positionner par rapport à cette différence. Il y a cette famille qui est plongée dans son drame et qui s’en fout, il y a ce couple de baby-boomers inquiets et un peu comiques — la petite xénophobie, La Meute —, puis il y a ce couple plus jeune, qui lui représente davantage la désintégration du tissu rural… »

« Tout ça dans le cadre d’un film qui parle de notre résistance collective au changement, de la peur de l’Autre, mais qui n’accuse personne. Je voulais éviter d’être explicite. Et ça se passe dans un village pour des raisons esthétiques : je ne pointe pas du doigt les ruraux, car les mêmes comportements sont observables chez les citadins. Je tenais d’abord et avant tout à ce que ce soit allusif. »

Une trame métissée

Une approche que Denis Côté a pour le compte appliquée à la scène décrite en introduction, et dans laquelle il voit un côté pince-sans-rire.

« J’aime comment la mairesse demande son nom à la psychologue en la tutoyant : c’est une petite condescendance révélatrice. »

Toutefois, prend soin de relever le cinéaste, ce personnage de la psychologue voilée fait partie de la solution, plus tard, lorsque le nombre d’apparitions se met à exploser.

Mes premières notes pour ce projet-là, je les ai prises dans la foulée des événements du chemin Roxham, avec ces migrants fuyant les États-Unis… Une poignée d’Haïtiens qui arrivaient et c’était la panique. J’étais pas super fier de mon Québec. Je n’avais pas honte, mais je trouvais que ça faisait petit cirque. Surtout, je trouvais fascinant d’observer les mécanismes de la peur dans un pays aussi riche que le nôtre.

De la même manière, lors d’une errance nocturne, la mère endeuillée aboutit dans la carrière où travaillait son fils. L'y recueille un camionneur noir qui mentionne « ne pas être du coin ».

C’est à cet inconnu qu’elle s’ouvrira pour la première fois, amorçant ainsi un processus de guérison. Ni la couleur de la peau du bon samaritain ni sa réplique ne sont anodines. Elles participent à cette trame que Denis Côté s’applique à métisser, subtilement.

Un message de solidarité

« Le constat est positif : si on se met tous ensemble pour préserver le territoire, il y a peut-être de l’espoir. Sinon, il n’en restera justement plus que la mémoire. Il y a un message… ça fait drôle de m’entendre dire un mot comme celui-là… » hésite soudain Denis Côté.

« Mais, coudonc, c’est bel et bien le cas : il y a un message, à la fin, de solidarité. »

Que l’on se rassure, le cinéaste n’a pas succombé aux conventions pour autant avec cette récente offrande. Ce serait le cas qu’il ne s’agirait pas d’un film de Denis Côté. Étrange, déroutant, stimulant : Répertoire des villes disparues est tout cela, oui. Une liste de qualificatifs à laquelle on ajoutera : prégnant. Car ce sont là des images et un propos qui restent, à l’instar de ces arrivants pas si nouveaux.

 

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

Répertoire des villes disparues

​Présenté en compétition officielle au Festival international du film de Berlin le 11 février, «Répertoire des villes disparues» prend l’affiche le 15.