«Poursuite de sang froid»: la vie malheureuse de Nelson C.

Liam Neeson utilise sa haute stature pour composer une machine humaine déterminée et peu loquace dans cet hybride entre thriller et comédie noire.
Photo: Entract Films Liam Neeson utilise sa haute stature pour composer une machine humaine déterminée et peu loquace dans cet hybride entre thriller et comédie noire.

Lorsqu’on habite une ville de montagne ensevelie sous un blanc manteau la moitié de l’année, un homme comme Nelson Coxman est important. En effet, il est le conducteur de la déneigeuse qui assure le maintien d’un lien physique avec le reste de la civilisation. Nelson a tout : il est très amoureux de sa femme Grace et il entretient une relation complice avec leur fils Kyle, qui travaille à l’aéroport local. Mais voilà qu’un soir, Kyle est assassiné par les sbires d’un trafiquant de drogue pour des motifs voués à demeurer nébuleux, entre autres inconsistances narratives. En moins de temps qu’il en faut pour dire « deuil », Nelson entreprend de remonter jusqu’au baron en semant la mort à chaque échelon.

Mettant en vedette Liam Neeson, empêtré en ce moment dans des propos jugés racistes, Poursuite de sang froid (Cold Pursuit) se veut un mélange de thriller et de comédie noire. L’ennui est que le résultat n’est ni très stressant ni très drôle. Mal modulées, les deux approches se cannibalisent. Prenez le méchant, Viking (Tom Bateman). Le type est une caricature grotesque cumulant les mauvaises décisions. Il n’est pas menaçant. Par conséquent, on ne craint jamais pour le héros : exit le suspense. Même avec l’ajout tardif d’une faction criminelle concurrente menée par le chef White Bull (Tom Jackson), l’absence d’un vrai antagoniste se fait sentir.

Quant à l’humour, il se résume à une volonté d’extravagance dans la violence (Tarantino 101), ainsi qu’à des références culturelles relevant davantage du name-dropping scénaristique que de la vraisemblance. À titre d’exemple, Viking ordonne à son garçon victime d’intimidation de lire Sa Majesté des mouches pour y puiser la solution à ses problèmes. La compréhension erronée du père est censée être le gag de la scène. Or, son palace ne contenant pas l’ombre d’un bouquin et ses propos trahissant souvent une complète incurie, on ne croit pas un instant qu’il ait pu lire, même mal, William Golding. C’est un détail, mais il est révélateur d’une absence de rigueur dans la construction des personnages. Et de l’intrigue, pour le compte.

De fait, celle-ci est cousue de fils plus blancs que le panorama glacé. Le fils de Nelson est mort d’une surdose d’héroïne qu’on lui a injectée dans la fesse et bien que ses bras ne montrent aucune marque ancienne ou récente, légiste et policiers n’y voient rien de suspect… Un truand raccompagne en solo l’inconnu baraqué qu’est Nelson dans un stationnement sous-terrain providentiellement désert… Un second est immobilisé dans son véhicule en plein jour sur une route où Nelson et lui sont seuls, comme par hasard, bis, alors que la déneigeuse est suivie par un cortège de voitures le reste du temps…

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Remake et redite

Oui, mais il faut prendre l’histoire avec un grain de sel, objectera-t-on en brandissant de nouveau la carte de la comédie noire comme s’il s’agissait d’une fin en soi. À ce propos, tous les acteurs n’ont pas reçu le mémo : certains jouent sourire en coin face à des partenaires optant pour le premier degré. C’est le cas de Liam Neeson.

Sauf pour une poignée de scènes attendrissantes avec le fils de Viking, Neeson utilise sa haute stature pour composer une machine humaine déterminée et peu loquace, son fonds de commerce développé dans la série de films L’enlèvement (Taken) et répété dans Sans arrêt (Non-Stop) et Dernier arrêt (The Commuter).

Quoique la redite est peut-être de mise puisque Poursuite de sang froid est un remake du film norvégien Kraftidioten (InOrder of Disappearance), par son réalisateur original de surcroît, Hans Petter Moland, ici technicien adéquat. Kraftidioten était plus ouvertement loufoque, et le jeu de Stellan Skarsgard en père vengeur plus en phase avec les ruptures de ton. Un rendez-vous hollywoodien manqué, en somme.

Ah, et pour ceux qui seraient appâtés par la présence de l’excellente Laura Dern, elle a hérité de la partition non définie de l’épouse vite éjectée du récit. Dans les circonstances, c’est ce qui pouvait arriver de mieux à la comédienne.

Poursuite de sang froid (V.F. de Cold Pursuit)

★ 1/2

Thriller de Hans Petter Moland. Avec Liam Neeson, Tom Bateman, William Forsythe, Emmy Rossum, Julia Jones, Laura Dern. États-Unis, 2018, 118 minutes.