Les chemins intérieurs de la cinéaste Katherine Jerkovic

Il y a quelques années de cela, Katherine Jerkovic sentit poindre en elle un besoin pressant de s’accorder une période méditative. Elle vécut alors un séjour qu’elle qualifie de crucial.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Il y a quelques années de cela, Katherine Jerkovic sentit poindre en elle un besoin pressant de s’accorder une période méditative. Elle vécut alors un séjour qu’elle qualifie de crucial.

Lorsqu’on fait la connaissance de Sarah, elle a déjà quitté Montréal. Sac sur le dos, la jeune femme a abouti dans un petit hôtel, en Uruguay. Un appel téléphonique, puis un autre : pas de réponse. Qu’à cela ne tienne, Sarah reprend sa route. Au terme de ses pérégrinations, elle aboutit sur le pas de la porte de Dona Magda, sa grand-mère qu’elle n’a pas revue depuis toute petite. Des retrouvailles douces-amères, car entre elles se fait sentir une absence douloureuse, celle d’un père et d’un fils décédé récemment sans un adieu. Dans son film Les routes en février, Katherine Jerkovic fait oeuvre de fiction, mais elle n’en dévoile pas moins une part d’elle-même.

« À la base, le récit est inspiré d’expériences personnelles, mais de manière diffuse », confie la cinéaste, qui a reçu le prix du meilleur premier long métrage canadien au Festival international du film de Toronto.

« Ma mère est Uruguayenne et mon père est né en Argentine de parents immigrants croates. J’ai été élevée dans plusieurs pays, mais j’ai passé dix ans en Uruguay auprès de ma mère, de 8 à 18 ans : une période fondatrice. J’avais toutefois ma grand-mère paternelle en Argentine, à qui j’étais très attachée. Elle habitait dans un village reculé ; le bus ne s’y rendait pas. C’était une saga que de s’y rendre : il fallait gagner la capitale, Buenos Aires, puis rouler six heures en bus, et ensuite trouver quelqu’un qui allait au village en voiture. »

Séjour crucial

Après avoir émigré au Québec, Katherine Jerkovic continua de visiter sa grand-mère quand elle le pouvait, l’avion faisant dorénavant partie de l’équation.

« Douze heures de vol se sont ajoutées à cette “saga”. Mais c’était bien, d’une certaine manière. Les moyens de transport sont tellement rapides qu’on change d’univers “physiquement” plus vite que “mentalement”. Et tout ce périple et toutes ces heures, ça me permettait de vraiment arriver, de me préparer psychologiquement. Je pouvais être totalement là, tout de suite, avec ma grand-mère. »

Il régnait une ambiance particulière dans le hameau où résidait sa grand-mère, de poursuivre la cinéaste, qui décrit le même havre de paix que celui qu’on retrouve dans son film.

« Le temps passé avec elle était très intéressant parce que tout était tranquille. Ce n’était pas une femme qui posait beaucoup de questions : elle était dans ses affaires et appartenait à une tout autre culture. C’était des périodes méditatives, lors desquelles je faisais le vide. On a très peu l’occasion de faire ça, dans nos vies. »

Il y a quelques années de cela, Katherine Jerkovic sentit poindre en elle un besoin pressant de s’accorder une telle période. Elle vécut alors un séjour qu’elle qualifie de crucial.

« J’approchais de la trentaine. Ça faisait 11 ans que je vivais à Montréal, et je me sentais assez Montréalaise, mais ce n’était pas un choix assumé. J’étais venue étudier, j’avais trouvé une job, m’étais fait un chum… Il y avait toujours eu quelque chose pour me garder ici, comme mes premières bourses, mes premiers courts… Je m’étais installée par la force des choses, sans l’officialiser. De telle sorte que ma mère, à titre d’exemple, pensait que j’allais revenir un jour. Les attentes des autres devenaient lourdes. »

Deuils et espoir

Profitant de ce qu’elle devait rédiger sa thèse d’études cinématographiques, Katherine Jerkovic décida de partir pendant un an afin de déterminer, une fois pour toutes, le lieu de son enracinement.

Dans ce contexte où elle aspirait à se situer davantage dans sa propre existence, elle passa beaucoup de temps en compagnie de sa grand-mère.

« C’est à l’issue de ce voyage que j’ai décidé qu’en rentrant à Montréal, je m’y m’installerais pour de bon, consciemment. Ce qui comportait des deuils, aussi suis-je revenue assez amochée de ce voyage-là, quoique pleine d’espoir. J’ai commencé l’écriture de ce projet dans la foulée, et j’entrevoyais un film très contemplatif ; des ambiances, des lieux, inspirés par ce temps passé avec ma grand-mère… »

De fil en aiguille, la cinéaste intégra des éléments inventés, désir de fiction oblige. De courbe dramatique en structure narrative, le scénario s’éloigna de l’autobiographie pure. Pour autant, l’enjeu principal, le moteur de la relation entre Sarah et Magda, vient lui aussi du vécu de Katherine Jerkovic.

« Mon père est parti très tôt d’Argentine et il n’est jamais revenu. Le lien que j’ai eu avec ma grand-mère, c’est vraiment moi qui l’ai tissé. »

Or, cette relation était toujours colorée par l’espoir jamais matérialisé d’un retour de ce fils prodigue.

« C’est un archétype, convient la cinéaste, mais c’est réel. Ma grand-mère était contente de me voir, mais je sentais simultanément une tristesse émaner d’elle. J’ai accepté très tôt cette asymétrie : qu’elle me recevait aussi en tant que “fille de”. »

En dépit de ces considérations souterraines, l’amour les unissant toutes les deux, on le comprend à la façon dont en parle Katherine Jerkovic, était puissant. Et à maints égards, Les routes en février s’avère un hommage à cet amour-là.

Comme une référence

Dotée d’un budget minuscule, mais appuyée par le producteur Nicolas Comeau, Katherine Jerkovic se rendit donc en Uruguay pour y camper son récit, les coûts de production en Argentine étant trop élevés. En ces contrées familières, elle put compter sur des collaborateurs motivés.

Quant à la distribution, la cinéaste découvrit à Montréal sa Sarah en la personne d’Arlen Aguayo-Stewart, actrice trilingue possédant le bon héritage ainsi que le genre de présence requise pour un rôle, essentiellement, observateur. Gloria Demassi, comédienne uruguayenne expérimentée, décrocha pour sa part le rôle de Magda.

Devant la composition sobrement émouvante de cette dernière, nul doute que la grand-mère de Katherine Jerkovic aurait approuvé. Qui plus est si l’on considère la chimie parfaite entre les deux actrices.

« Je les ai fait habiter ensemble — on tournait en dehors de Montevideo. Elles sont devenues très proches. Elles déjeunaient toutes les deux et arrivaient sur le plateau bras dessus, bras dessous… Initialement, je craignais que Gloria éclipse Arlen, car elle est très charismatique dans la vie, mais dès qu’on commençait à tourner, quelque chose se produisait et elles se mettaient toutes les deux à coexister dans le cadre en harmonie. »

Là encore, on touche, au fond, à l’intimité de l’auteure, très sereine lorsqu’elle conclut : « Ma grand-mère a vécu jusqu’à 95 ans, et elle m’a accompagnée dans toutes mes phases. Elle vivait encore lorsque j’ai eu mon enfant… À toutes les étapes importantes de ma vie, elle était là, comme une référence. »

Une idée que l’on sent en l’occurrence poindre à la fin du film, comme une promesse heureuse. D’ailleurs, le spectacle de ces deux femmes qui s’apprivoisent par-delà leurs générations respectives et qui en viennent, pour la première fois, après maintes fréquentations, à une compréhension mutuelle totale, constitue un enseignement autant qu’un cadeau.

«Les routes en février» prendra l’affiche le 8 février.