«Virus tropical»: l’union fait la femme

L’histoire de «Virus tropical» consiste en une chronique douce-amère de la vie de «Paolita», de sa conception jusqu’à ses 18 ans.
Photo: Cinémathèque québécoise L’histoire de «Virus tropical» consiste en une chronique douce-amère de la vie de «Paolita», de sa conception jusqu’à ses 18 ans.

Grandir n’est pas simple, et les relations au sein d’une famille, rarement plus faciles. Imaginez maintenant avoir pour père un curé défroqué, une mère médium, une soeur aînée qui vous prend pour une poupée, quitte à vous échapper à répétition, et une soeur benjamine qui, à l’inverse, préférerait que vous ne soyez jamais née. C’est le lot de Paola dans cette adaptation fidèle, et donc follement fantaisiste, de Virus tropical, l’un des cinq romans (autiobio)graphiques de Paola Gaviria, alias Power Paola. L’auteure, qui agit à titre de directrice artistique du projet, s’est assuré la collaboration du cinéaste d’animation Santiago Caicedo pour porter à l’écran sa signature visuelle singulière.

L’histoire consiste en une chronique douce-amère de la vie de « Paolita », de sa conception jusqu’à ses 18 ans, entre l’Équateur et la Colombie. La focalisation du récit demeure fermement arrimée au point de vue de la protagoniste, qui vient au monde dans une maisonnée dont on découvre en même temps qu’elle les interactions complexes.

On comprend assez tôt l’origine du titre. En effet, s’étant fait ligaturer les trompes l’année précédente, Hilda est surprise de ressentir pour une troisième fois les symptômes d’une grossesse. L’un après l’autre, les médecins l’assurent qu’il s’agit d’une grossesse nerveuse, puis d’un virus, et hop. Avant que ces derniers se rendent à l’évidence, Hilda a le temps de consulter guérisseuses et sorciers : fusent les mots « possession », « Antéchrist »…

Mais non, c’est Paola qui croît dans le ventre d’Hilda.

Résilience féminine

On la suit ainsi, tout bébé, fillette, adolescente et jeune fille… Seul homme présent, Uriel, le père, figure quelque peu effacée mais émouvante néanmoins, quitte le foyer un temps. Lorsque cela survient, la force des femmes du clan est déjà bien campée.

Mère et filles, aussi différentes qu’elles soient les unes des autres, et en dépit de maintes querelles et tensions, ont en effet l’heur de s’unir et de se solidariser lors des épreuves subies au fil des ans. La manière subtile, au détour d’une situation ou d’une observation, qu’a le film de célébrer sans appuyer ce pouvoir de résilience féminin s’avère l’un des aspects les plus émouvants.

En filigrane, il est question d’une variété d’enjeux tels que la monoparentalité, le revenu précaire, les premiers élans et désillusions du coeur, les conflits générationnels…

La trame n’est pas avare de drôlerie pour autant. Le graphisme de Power Paola se révèle à cet égard aussi efficace dans le registre dramatique que comique, avec ce trait en apparence naïf, épuré, et pourtant richement évocateur. La réalisation de Santiago Caicedo souscrit à la même dynamique, c’est-à-dire que sous des dehors minimalistes couve une grande virtuosité.

C’est apparent dès l’ouverture. En un plan-séquence fluide, on part des hauteurs montagneuses, la nuit, jusqu’au centre-ville de Quito balayé par l’averse en contrebas, puis l’on s’approche d’un immeuble, d’une fenêtre, on pénètre dans une chambre où s’ébattent Uriel et Hilda pour ressortir presque aussitôt par une seconde fenêtre, les cordes de pluie tombant des cieux opaques se muant soudain en spermatozoïdes ; un autre genre de voie lactée, quoi.

Le ton est donné et le brio technique, établi.

Rapports changeants

Quant au scénario, il progresse bon train jusqu’au troisième acte environ. Entrent alors en scène les garçons, deux soupirants successifs en particulier, dont on se lasse plus vite que l’héroïne. Il y aurait eu matière à resserrer un brin, d’autant que les changements significatifs qui s’opèrent simultanément dans les rapports qu’entretiennent les trois soeurs sont, eux, passionnants.

D’ailleurs, après ce piétinement relatif, le dénouement paraît un peu abrupt, quoiqu’a posteriori très beau. Sans en dévoiler la teneur, on précisera qu’il s’agit d’une fin ouverte. Parce que la vie continue, au-delà de ce volet-là. Vivement que les ouvrages suivants de Power Paola jouissent du même traitement.

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Virus tropical (V.O. s.-t.f.)

★★★★

Chronique animée de Santiago Caicedo. Colombie, Équateur, 2017, 97 minutes.