La gestation orageuse de «Cyrano»

«Je porte ce projet depuis 15 ans, précise Alexis Michalik, mais ça coûtait cher. Personne ne voulait investir dans cette histoire.»
Photo: Nicolas Tucat Agence France-Presse «Je porte ce projet depuis 15 ans, précise Alexis Michalik, mais ça coûtait cher. Personne ne voulait investir dans cette histoire.»

Elle est écrite en lettres d’or dans les annales de la dramaturgie française, la première du Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, librement inspirée de la vie d’un écrivain gentilhomme du XVIIe siècle. C’était le 28 décembre 1897 au Théâtre de la Porte-Saint-Martin à Paris. Or, avant le spectacle, le dramaturge se tordait les mains d’appréhension.

Cette pièce en alexandrins, dont 1600 pour le rôle-titre, en cinq actes plutôt que les trois habituels, à une époque où triomphait le vaudeville et des géants émergents du théâtre moderne — Tchekhov et Ibsen, entre autres —, voguait vers son naufrage. Après des répétitions houleuses, Rostand prévoyait de garder à l’affiche une semaine au plus ce spectacle maudit. Il avait même offert ses excuses à Constant Coquelin pour l’avoir « entraîné dans cette désastreuse aventure ». Le grand comédien n’allait-il pas se ridiculiser sur scène avec la tirade du nez ?

Le reste de l’histoire est bien connu : neuf rappels, vingt minutes d’ovation, le ministre des Finances Georges Cochery épinglant sa propre Légion d’honneur sur le plastron de Rostand lors de la générale. Une équipe portée en triomphe…

La pièce allait être jouée 200 fois d’affilée, se voir reprise partout, avant d’être traduite dans presque toutes les langues et de devenir l’une des plus populaires du théâtre français, sans compter les nombreuses adaptations cinématographiques, dont celle de Jean-Paul Rappeneau en 1990 avec Gérard Depardieu en majesté.

Son making of pour ainsi dire, dont le pénible accouchement de la pièce par un Rostand dépressif, fascinait l’homme de théâtre Alexis Michalik, qui rêvait de le raconter au cinéma. Il avait en tête Shakespeare in Love, de John Madden, oscarisé en 1999, jonglant avec des références plus anciennes, comme Les enfants du paradis, French cancan, des films de Billy Wilder, etc.

« Je porte ce projet depuis 15 ans, précisait-il à Paris en janvier, mais ça coûtait cher. Personne ne voulait investir dans cette histoire. »

L’époque de l’action aussi le fascinait : « Cyrano fut la dernière superproduction théâtrale du théâtre français, rappelle-t-il. C’était le début du cinéma, appelé à prendre la relève des grands spectacles populaires. Cette pièce, qui n’était pas avant-gardiste, est devenue un classique. »

Des planches à l’écran

Mission accomplie : Edmond a pris l’affiche sur les grands écrans français il y a trois semaines et atterrira sur ceux du Québec vendredi.

Le film retrace cette création semée d’embûches de Cyrano de Bergerac par le jeune Rostand (Thomas Solivérès) suant sur sa page blanche après avoir promis un rôle au comédien Constant Coquelin (Olivier Gourmet). Son épouse est jalouse, les actrices se crêpent le chignon, personne n’est prêt et ça chauffe en coulisses… L’histoire de la mise au monde de Cyrano (qui rend aussi hommage à son héros à nez et à panache) est romancée sur bien des plans. « Dans la vraie vie, Rostand a écrit cette pièce en huit mois et non en trois semaines comme ici. »

Avant de porter son scénario catastrophe au cinéma, Alexis Michalik dut pourtant emprunter une voie de traverse. Il en fit à Paris une pièce de théâtre comique, écrite et montée par ses soins.

Dès 2016, au Palais-Royal, sonEdmond connut le triomphe et remporta l’année suivante cinq prix Molière. Le spectacle fut d’ailleurs repris l’été dernier au TNM, dans le cadre de Juste pour rire, sous la direction de Serge Denoncourt. Il fut aussi adapté en bédé. « Cette pièce, c’est mon Cyrano », dit son auteur en riant.

Après pareil succès théâtral, les bourses se sont déliées pour l’adaptation cinématographique. Un petit budget tout de même : 10 millions d’euros. Petit chiffre pour une production d’époque à grosse distribution (dont Olivier Gourmet, Mathilde Seigner, Clémentine Célarié).

« C’était mon premier film et je voulais restituer le chic du temps, précise Alexis Michalik. Mon but était de demeurer classique, mais très rythmé, avec un langage cinématographique, des scènes tournées à 360 degrés, mêlant les références anciennes et modernes à travers une comédie populaire davantage qu’un film d’auteur. On a tourné Edmond à Prague et à Karlovy Vary (sauf la finale au couvent. Impossible de trouver des cloîtres français en République tchèque). Ç’a été génial. On a eu trois nuits en extérieur pour la scène du balcon… »

Le maître d’œuvre désirait une autre équipe d’interprètes que ceux qui avaient incarné Edmond sur les planches, d’autant plus que ceux-ci se produisaient encore en tournée avec sa pièce. « J’avais 40 acteurs à trouver. » Pour le rôle de Rostand, il s’est tourné vers Thomas Solivérès, dont il appréciait l’aspect juvénile mêlé de maturité. « Rostand était ainsi. Il a écrit Cyrano à 29 ans. On n’a eu qu’à coller une moustache à Thomas. »

Le nouveau cinéaste avait envie de participer à la distribution du film et s’est offert le rôle de Georges Feydeau, le dramaturge du Dindon, auteur à succès, mondain et fantasque. « Mais dans la vraie vie, il était quand même plus sympathique que la tête à claques que j’ai imaginée… »

Cet entretien a été effectué à Paris dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.