Thomas Solivérès: mots et maux d’auteur

L’acteur Thomas Solivérès a 28 ans, presque l’âge réel d’Edmond Rostand quand il écrivit sa pièce phare, à 29 ans.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’acteur Thomas Solivérès a 28 ans, presque l’âge réel d’Edmond Rostand quand il écrivit sa pièce phare, à 29 ans.

Paris, 1897. L’humeur d’Edmond Rostand est à l’image de celle de la nation : morose. Tandis que le pays en est encore à se relever de sa défaite de 1870 face à l’Allemagne, avec qui une autre guerre vient à peine d’être évitée, le dramaturge en est à tout remettre en question. Il a besoin d’un succès : sa carrière en dépend. Hélas, l’inspiration n’y est pas. Puis, voilà qu’il redécouvre ce personnage historique un peu obscur : Savinien de Cyrano, dit de Bergerac… On connaît la suite : le triomphe, ces quatre heures de rappel, et la naissance d’un personnage aussi marquant qu’Hamlet. La comédie Edmond s’intéresse à ce qui survint dans l’intervalle, parenthèse largement inventée, ponctuée cela étant de passages authentiques, comme l’évoque, entre autres aspects, Thomas Solivérès, qui s’est complètement investi dans le rôle-titre.

D’emblée, on est en présence d’un paradoxe. Car si le nom de Cyrano de Bergerac est désormais connu d’à peu près tout le monde, à l’inverse, celui d’Edmond Rostand en laissera plusieurs, et ce n’est pas célébrer que de le constater, dubitatifs.

« Je ne connaissais pas l’homme qu’il était », admet d’office le jeune comédien lors d’un entretien réalisé cet automne au festival Cinemania. Avec sa petite cicatrice au front et ses lunettes rondes, on se croirait en présence d’Harry Potter. Il n’en a pas moins 28 ans, presque l’âge réel de Rostand, qui écrivit sa pièce phare à 29 ans.

« J’ai fait énormément de recherches, et plus j’en apprenais, et plus ça me passionnait. Edmond Rostand parle beaucoup de lui dans Cyrano de Bergerac. Il le dit. » Thomas Solivérès fait en l’occurrence allusion à cette réplique : « Je sens quelque chose dans cette pièce, comme si j’y avais mis tout ce que je n’ai pas : le courage, l’humour, l’héroïsme… »

De poursuivre l’acteur : « Dans certaines tirades, on a l’impression qu’Edmond se livre par la bouche de son personnage : “Mais ce soir, il me semble… Que je vais vous parler pour la première fois […] Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège, J’ose être enfin moi-même, et j’ose… — Où en étais-je ?” Ce “Où en étais-je ?” sorti de nulle part : c’est lui, c’est Edmond Rostand qui parle. Dans la vie, son esprit vagabondait, même en pleine discussion. Il pouvait être happé par une idée qu’il devait alors impérativement écrire. »

Quant à la nature romancée du film qu’Alexis Michalik a tiré de sa propre pièce, Thomas Solivérès la caractérise ainsi : « Ce n’est pas du tout un biopic sur Edmond Rostand, mais plutôt une fiction réaliste. Ce qui ne changeait rien à la responsabilité qui m’incombait. J’avais envie — c’est mon côté obsessionnel, car j’aime bien gratter et chercher — de comprendre d’où venait ce manque de confiance en lui qui le tenaillait en permanence. Personne ne croyait dans sa pièce, pendant qu’il y travaillait. Je voulais aussi comprendre d’où venait sa neurasthénie. Il y avait en outre le contexte : la Commune, la reconstruction de Paris, le Boulevard du Crime… Surtout, j’ai pris conscience de l’importance de la femme d’Edmond, Rosemonde Gérard.»

Leur correspondance l’a bouleversé, poursuit-il. «Il lui écrivait : “J’aimerais tellement que vous soyez fière de moi”, “Je n’y arrive pas, je n’y arrive pas ; j’essaie, mais je n’y arriverai jamais”… Et elle lui répondait : “Crois en ton talent comme je t’aime”, “Tu as du génie”. Elle allait récupérer des passages entiers après qu’il les eut jetés à la poubelle. Il n’y a aucune version écrite de la main d’Edmond Rostand, car c’est elle qui recopiait tout. »

Fréquenter cette intimité, au-delà de l’émotion que celle-ci lui procura, donna à Thomas Solivérès un accès privilégié à la psyché du dramaturge durant ce moment charnière de création.

« Ça m’a également permis de réaliser combien nous, artistes, sommes pareils dans le travail, c’est-à-dire que le doute nous assaille tous peu ou prou de la même manière. Mais de constater que l’auteur de l’une des pièces les plus jouées dans le monde est passé par là, c’est étrangement rassurant. »

Enjeux implicites

Un autre élément qui vint nourrir l’interprétation de Thomas Solivérès, sans que ce fût toutefois explicité dans le scénario, fut le rapport au père par l’entremise de Constant Coquelin (Olivier Gourmet dans le film), acteur alors célèbre qui créa le rôle de Cyrano sur la scène du Théâtre de la Porte-Saint-Martin, le 28 décembre 1897.

« Il faut savoir que le père d’Edmond Rostand aurait voulu qu’il devienne banquier, profession à laquelle ce dernier a préféré celle de poète. Son père ne lui en a pas voulu, mais il a été déçu et, durant cette période, Edmond a vécu une profonde dépression. Et bref, dans sa relation avec Coquelin, cet acteur plus âgé qu’il espère convaincre, dont il essaie en somme de gagner l’estime, j’ai vu une certaine projection de l’image du père. »

Une dynamique à l’œuvre, encore, avec monsieur Honoré, un tenancier épris de culture qu’incarne Jean-Michel Martial. « J’ai joué Edmond comme ça, sans que ce soit expliqué dans le dialogue. C’est là, pour qui y sera sensible. J’ignore dans quelle mesure tout cela transparaît dans le film, mais ça m’a nourri, et ça m’a aidé à ne pas oublier où Edmond se trouvait à ce moment-là, tant dans l’époque que dans sa vie. »

Mise en abyme

À maintes occasions durant l’entrevue, Thomas Solivérès s’anime, l’œil brillant. Ce tournage-là, il insiste, fut pour lui mémorable. Notamment grâce au ludisme inhérent à la proposition campée dans le milieu théâtral. « L’histoire dans l’histoire, les acteurs qui jouent des acteurs… Les premières scènes qu’on a tournées sont celles de la création de la pièce, au théâtre, avec actions sur scène, dans la salle, en coulisses… Justement, j’y étais beaucoup, en coulisses, observant pendant qu’on jouait la pièce devant public ; tous ces figurants en costumes… Le plaisir ! C’était marrant parce qu’on avait chacun une loge dans le théâtre même. On était donc tous ensemble, comme une véritable troupe. »

Faut-il s’en étonner, le maître d’œuvre Alexis Michalik étant non seulement scénariste et réalisateur, mais aussi adaptateur, dramaturge et metteur en scène. Et acteur, tiens, lui qui interprète ici nul autre que Georges Feydeau, dont il fait pour les besoins de la cause un antagoniste fat de ses succès à la chaîne face à un Edmond Rostand rongé par l’angoisse de la page blanche.

Le film, dans sa structure, reprend d’ailleurs certains mécanismes du vaudeville chers à l’auteur du Dindon. Influence assumée, hommage à l’appui lorsque l’escalier d’un hôtel particulier devient le décor principal de quiproquos professionnels et amoureux, avec intentions et identités embrouillées. « C’est une gymnastique pas possible ! Je n’imaginais pas ! »

Se laisser emporter

Ce que Thomas Solivérès ne s’imaginait pas non plus, sur une note plus sérieuse, c’est à quel point jouer Edmond Rostand se muerait en un voyage intérieur qui le ramènerait à lui-même, à son métier.

« Au bout du compte, je me suis aperçu que ce qui me tenait le plus à cœur, ce que je voulais faire passer à travers le personnage, c’était cette notion que, parfois, on a quelque chose en nous qui nous pousse dans une direction défiant toute logique. Ça nous prend de l’intérieur. »

Dès lors, on doit choisir : soit on ignore cet appel en se condamnant sans doute au regret, soit on accepte de se laisser emporter en ignorant où l’on aboutira.

« J’ai déjà ressenti ça et j’espère le ressentir encore. Je reviens à ce que je disais plus tôt sur les artistes, les créateurs, et le doute qui nous lie : on vit tous de tels épisodes. Dans le cas d’Edmond Rostand, je pense qu’écrire, c’était sa façon de crier, d’exister. »

Pour Thomas Solivérès, c’est jouer.

Edmond prend l’affiche le 8 février.

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