«Une colonie»: le problème d’intégration

Mylia (Émilie Bierre, dans un registre sans cesse retenu) ne semble rêver que d’une seule chose: passer inaperçue.
Photo: Lena Mill-Reuillard et Étienne Roussy Mylia (Émilie Bierre, dans un registre sans cesse retenu) ne semble rêver que d’une seule chose: passer inaperçue.

Même en début de carrière, ce n’est pas la première fois que la cinéaste Geneviève Dulude-De Celles revisite sa propre enfance et son adolescence. Sa région d’origine, Sorel-Tracy, sert également de théâtre à son cinéma, qu’il soit documentaire (Bienvenue à F.L.) ou cette fois sur le terrain de la fiction avec Une colonie.

Dans les deux cas, on y sent à la fois une vérité dans la manière de construire ses personnages, un désir sincère de les ancrer dans une réalité complexe malgré ses contours bucoliques, ainsi qu’une absence de triomphalisme dans la façon d’aborder, et peut-être de résoudre, leurs difficultés. Nous sommes loin des Contes pour tous, et très près d’un cinéma où le thème de la jeunesse s’avère chose sérieuse (Catimini, Ailleurs, La disparition des lucioles, etc.), une gravité se camouflant parfois bien mal derrière les rires et les bravades.

La cinéaste n’a pas quitté complètement ses réflexes documentaires, observant de près son héroïne, Mylia (Émilie Bierre, dans un registre sans cesse retenu), belle adolescente taciturne qui ne semble rêver que d’une seule chose : passer totalement inaperçue. Tout le contraire de sa petite soeur Camille (Irlande Côté, qui rivalise en dynamisme avec le Guillaume Lemay-Thivierge d’autrefois), amusante bourrasque d’énergie et de créativité, et qui cause une petite commotion en débarquant chez son voisin d’origine autochtone avec une poule morte dans les bras. Rien pour impressionner Jimmy (Jacob Whiteduck-Lavoie, énigmatique), qui se retrouvera peu de temps après dans la classe de Mylia, deux marginaux sans revendications tonitruantes.

L’arrivée de Mylia dans cette école (qui ressemble à tant d’autres bunkers éducatifs québécois) est précédée d’une aura de mystère et bien des soucis livrés en sourdine, sans dialogues hautement explicatifs. Qu’il s’agisse des tensions vécues par ses parents (les adultes sont sans cesse relégués à la marge et ne font que de brèves apparitions), d’un lourd historique d’intimidation ou d’un inconfort maladif devant l’assurance ostentatoire de ses camarades en matière de sexualité, Mylia traverse ce petit monde avec la peur au ventre.

Une colonie se présente comme la trajectoire parfois sinueuse, souvent abrupte, d’une fille entre deux autres âges tout aussi ingrats. Parfois exaspérée par l’enthousiasme naïf et délirant de sa cadette et tout aussi perplexe devant des copines qui, avec à peine une année de plus au compteur, semblent déjà revenues de tout, Mylia parcourt cet univers d’un air souvent effrayé. En voiture ou en autobus scolaire, elle contemple ce paysage campagnard comme s’il n’avait pas de fin, comme si elle en était prisonnière.

Un sentiment que partagent bien des garçons et les filles de son âge et décrypté par une jeune cinéaste y injectant ses propres interrogations, anciennes et récentes, sur les alliances au sein d’une fratrie ou d’un clan amical, mais aussi entre différentes cultures, ici celles des Premières Nations. Dans Une colonie, ces sujets sont exposés sans abondance de détails, avec un charme délicat, celui d’une période toujours un peu houleuse, à la fois interminable et essentielle…

Une colonie

★★★ 1/2

Drame de Geneviève Dulude-De Celles. Avec Émilie Bierre, Irlande Côté, Jacob Whiteduck-Lavoie, Cassandra Gosselin-Pelletier. Québec, 2018, 103 minutes.