«Capharnaüm»: l’enfant qui a dit «assez!»

Il convient de signaler qu’en dépit de l’intelligence de la réalisation de Nadine Labaki, qui privilégie une caméra en phase avec Zain, «Capharnaüm» ne fonctionnerait probablement pas sans Zain al-Rafeea, un réfugié syrien dans la vraie vie. Il confère à son personnage une vérité de chaque instant tout en offrant une véritable interprétation.
Photo: Métropole Films Il convient de signaler qu’en dépit de l’intelligence de la réalisation de Nadine Labaki, qui privilégie une caméra en phase avec Zain, «Capharnaüm» ne fonctionnerait probablement pas sans Zain al-Rafeea, un réfugié syrien dans la vraie vie. Il confère à son personnage une vérité de chaque instant tout en offrant une véritable interprétation.

L’histoire de Capharnaüm se passe à Beyrouth, mais pourrait être campée dans n’importe quelle grande métropole, ou presque. L’essentiel de l’action se déroule dans un quartier cosmopolite pauvre où vivotent réfugiés et sans-papiers avec, en périphérie, une racaille bien organisée prête à profiter de la vulnérabilité d’autrui. Zain, gamin d’une douzaine d’années environ, voit clair dans tout cela, contraint qu’il est de passer le plus clair de son temps dans les rues où il gagne des sous pour ses parents ; il a vu neiger, façon de parler. Lorsque ces derniers vendent sa soeur cadette, Sahar, à un commerçant du coin avec les conséquences tragiques attendues, c’en est trop pour l’enfant qui, de fugue en incarcération, décide de traîner père et mère en cour. Son grief : qu’ils l’aient mis au monde.

Prémisse invraisemblable que celle de ce film en lice pour l’Oscar du meilleur long métrage en langue étrangère ? Devant la quantité d’outrages aux droits de l’enfance — mais aussi aux droits de la personne en général, on y reviendra — dont on est témoins dans le film de Nadine Labaki (Caramel, Et maintenant, où on va ?), la démarche de Zain (Zain al-Rafeea) apparaît étonnamment sensée lorsqu’elle survient.

Contexte et psychologie

Car le drame humain que relate Nadine Labaki, auteure aussi du scénario, est terrible. En cela que le destin funeste que connaît Sahar, comme l’a saisi Zain, découle d’une combine des parents, leur mère ayant eu l’idée de vendre ses filles, avec grossesses en série.

En fait, la poursuite de Zain le concernant est pour lui un prétexte pour qu’on stoppe ses parents.

Authenticité douloureuse

À ce propos, et bien qu’elle ne minimise en rien l’horreur de leur stratagème, la cinéaste ne se borne pas à présenter ce père et cette mère indignes comme des monstres unidimensionnels. Devant le juge, chacun a l’occasion de faire valoir qu’à force de vivre dans le dénuement complet, sans éducation, sans rien, eh bien, on en vient à faire ce qu’on peut avec ce qu’on a.

Et tout ce que ces gens possèdent, si on suit leur raisonnement, ce sont leurs enfants. Logique indéfendable, mais derrière laquelle les deux adultes se réfugient néanmoins face à la lucidité implacable de leur fils. D’ailleurs, l’âge indéterminé de Zain constitue au fond une métaphore d’un vécu transcendant les années.

Ici, il convient de signaler qu’en dépit de l’intelligence de la réalisation de Nadine Labaki, qui privilégie une caméra en phase avec Zain, c’est-à-dire sur le qui-vive et à hauteur d’enfant, Capharnaüm ne fonctionnerait probablement pas sans Zain al-Rafeea, un réfugié syrien dans la vraie vie. Il confère à son personnage une vérité de chaque instant tout en offrant une véritable interprétation (la scène où il « renonce » à sa mère est puissante). La plupart des interprètes sont, pour le compte, des non-professionnels comme lui.

Justement, l’authenticité douloureuse qui émane de la distribution pallie en partie le manque de fluidité d’un récit sincère mais ponctué, hélas, de trop nombreux points d’orgue émotionnels.

Un plaidoyer

On salue toutefois le parti pris de la nuance manifesté par la cinéaste, qui, entre autres exemples révélateurs, place sur la route de Zain une seconde figure maternelle qu’attitudes et gestes distinguent en tout de la première. Elle se prénomme Rahil et est une sans-papiers éthiopienne (lot de son interprète Yordanos Shiferaw).

Sans ressource et cachant son bébé des autorités migratoires, elle n’en recueille pas moins Zain lorsque ce dernier fuit son foyer.

Pendant que Rahil travaille, Zain s’occupe du poupon comme le grand frère qu’il sait si bien être. Mais un jour, Rahil ne rentre pas, piégée à l’insu de Zain par un réseau de trafic humain.

C’est dire qu’où qu’il aille, Zain est confronté à la réalité d’un monde où tout s’achète et tout se vend, à commencer par les femmes et les enfants. Or, déjà rompu au travail illégal et même à la prison, Zain veut briser le cycle. Et c’est à ce parcours-là que s’attarde Nadine Labaki qui, pour l’anecdote, incarne l’avocate du gamin.

Elle fait en l’occurrence là acte de cohérence. À terme en effet, Capharnaüm a valeur de plaidoyer adressé à un monde en perte d’humanité, d’exhortation à chérir davantage ce qu’il a de plus précieux : ses enfants. Car il est des richesses qui ne devraient jamais être monnayées.

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Capharnaüm (V.O. s.-t.f.)

★★★ 1/2

Drame social de Nadine Labaki. Avec Zain al-Rafeea, Yordanos Shifera, Fadi Kamel Youssef, Kawtar al Haddad, Cedra Izam. Liban–États-Unis–France, 2018, 123 minutes.