«Destroyer»: la femme rompue

La distribution épate, mais c’est le show de Nicole Kidman.
Photo: Entract Films La distribution épate, mais c’est le show de Nicole Kidman.

Immobile, l’œil bleu et fixe, elle a l’air d’un spectre, son visage blanc dans la lumière crue du matin. Un spectre, oui, enfin… pour peu qu’un fantôme puisse avoir la gueule de bois. Assise derrière le volant de sa voiture, la voici qui se risque au-dehors, titubante. Cette femme élancée mais fourbue, c’est la détective Erin Bell, et non loin de là gît le cadavre d’un homme. D’emblée, Erin ne s’attarde guère aux blessures de la victime qui repose face contre terre. Ce qui attire son attention, c’est ce tatouage qu’arbore le mort sur sa nuque, et ce billet de banque taché d’encre mauve. Des indices qui suscitent une réaction viscérale chez la détective. Phénomène dont le spectateur, rivé au regard de la femme qui occupe tout l’écran, est le seul témoin.

Ce très gros plan de Nicole Kidman n’est que l’un des nombreux à rester en mémoire après la projection de Destroyer. Survenant dans les premières minutes du film, il donne à voir, en surface, ce qui a d’ores et déjà beaucoup fait jaser, à savoir l’apparence supposément « enlaidie » de la magnifique comédienne.

En fait, cette dernière accepte surtout d’être filmée sans filtres ni fards. De laisser voir, à 51 ans, les ridules qui sillonnent ses joues et les pattes d’oies qui creusent le contour de ses paupières. Si l’on tique sur l’angle retenu dans les médias, c’est parce que ce parti pris tient davantage du politique que de l’esthétique.

En cela qu’à Hollywood, si un homme peut apparaître à son désavantage et qui plus est faire son âge devant la caméra sans que l’on en fasse trop de cas, il en va autrement pour une femme, soumise à d’autres diktats. À plus forte raison lorsqu’il s’agit d’une star de la magnitude de Nicole Kidman.

Aller voir Destroyer ou pas ?

 


Passionnant sous-texte

En se dévoilant de la sorte, hormis le fait qu’elle fait acte de réalisme par rapport à son personnage, Kidman adresse un doigt d’honneur senti à quiconque songerait à se formaliser de ses choix. Car elle ne renie pas pour autant sa part glamour, des retours en arrière la montrant telle qu’on est habitués de la voir. Elle est tout cela, semble-t-elle dire par-delà la fiction, et ça ne regarde qu’elle. C’est féministe, c’est politique.

Cette idée d’affirmation de soi constitue en l’occurrence l’un des thèmes principaux du film. Lequel, pour les raisons mentionnées, n’aurait pas eu la même résonance avec une autre actrice.

En effet, en plus d’une occasion alors qu’Erin mène une enquête qui la force à remonter le fil d’un passé trouble, collègues des forces de l’ordre et accointances criminelles — des hommes, tous — émettent des commentaires désobligeants sur son allure délabrée. Un ex-détenu lui rappelle sa beauté de jadis.

Loin d’être anecdotiques, ces remarques glissées çà et là s’ajoutent à un ensemble, à un contexte mâle (le partenaire, l’ex, les supérieurs hiérarchiques en voix désincarnées mais impérieuses, ce riche avocat véreux, etc.) dans lequel Erin évolue sans chercher à plaire et, c’est là un autre enjeu majeur, sans respecter des règles édictées pour favoriser ces messieurs entre eux (grief qu’elle verbalise). Tout cela, bien sûr, c’est le sous-texte. Et il est passionnant.

Narration visuelle

Or, Destroyer ne tombe jamais dans le piège de la démonstration, l’intrigue proprement dite s’avérant tout aussi prenante. Dans la mire d’Erin : un truand qui vient de ressurgir après 17 ans de silence, rouvrant d’anciennes plaies : cette opération d’infiltration du temps qu’elle était au service du FBI, ce hold-up tragique…

Le scénario de Phil Hay et Matt Manfredi, collaborateurs de Karyn Kusama sur L’invitation (The Invitation), excellent suspense à combustion lente, est diaboliquement construit. S’y déploie un jeu de pistes campé en deux époques que la cinéaste alterne de manière organique, privilégiant une narration très visuelle.

Kusama, on lui en sait gré, table sur l’intelligence d’un public qu’elle juge à l’évidence capable de décoder, intuitivement, ce qu’elle lui montre. D’ailleurs, elle dirige les acteurs afin que ceux-ci communiquent le plus possible en parlant le moins possible. La distribution épate, mais c’est le show de Nicole Kidman (son absence aux Oscar est une aberration).

Dotée d’un talent immense, la vedette des films Les heures (The Hours) et Portrait de femme (Portrait of a Lady, à redécouvrir impérativement) trouve le moyen de se surpasser, composant une Erin toute de fureur intériorisée.

Ce dont la protagoniste s’ouvrira à sa fille, adolescente s’étant acoquinée à un vingtenaire, pédophile ordinaire, et un autre exemple de toxicité acceptée ayant l’heur de mettre Erin hors d’elle.

À cette enfant avec qui elle n’arrive pas à communiquer, elle se confiera ainsi une seule fois, évoquant cette « rage » qu’elle ressentait autrefois et qu’elle ressent toujours à présent : vouloir sans pouvoir, regretter mais avancer, et espérer mieux pour sa fille.

La confession d’Erin est terrible et magnifique et bouleversante. « Monologue », second des trois récits dans La femme rompue, de Simone de Beauvoir, vient soudainement en tête, avec son flot ininterrompu d’une colère légitime trop longtemps contenue…

Fi des standards

À cet égard, outre l’apparence de Nicole Kidman, on a également relevé un peu partout que son personnage n’est pas « attachant ». Là encore, ce qui est banal au masculin ne l’est pas au féminin : une héroïne de film antipathique, pensez-vous ! Erin Bell n’est en la matière certes pas la première, mais elle fait néanmoins partie d’une minorité.

Seulement voilà, quoi qu’on eût écrit, après avoir passé deux heures dans la vie de cette femme-là, on objectera à qui voudra qu’elle est, au contraire, profondément sympathique. Mais peut-être pas selon les standards établis. Lire : masculins. Et c’est aussi cela, le sujet de ce brillant, brillant film.

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Destroyer (V.O.)

★★★★ 1/2

Policier de Karyn Kusama. Avec Nicole Kidman, Sebastian Stan, Toby Kebbell, Jade Pettyjohn, Tatiana Maslany, Bradley Whitford. États-Unis, 2018, 123 minutes.