«La grande noirceur»: la splendeur de l’errance

«La grande noirceur» est d’une beauté, à défaut d’une meilleure formule, qui n’est pas de ce monde.
Photo: Fun Films «La grande noirceur» est d’une beauté, à défaut d’une meilleure formule, qui n’est pas de ce monde.

La grande noirceur débute avant que l’on puisse voir quoi que ce soit : cohérence appréciable compte tenu du titre. Ainsi l’écran est-il encore opaque lorsque s’élève une voix sourde, celle d’un homme. Il murmure, psalmodie presque. Et son visage d’apparaître dans la flamme d’un briquet tandis que l’on reconnaît les mots repris telle une incantation. Ce ne sont en l’occurrence pas les siens, mais ceux énoncés par Charlie Chaplin dans Le dictateur au sujet de la nécessité de répandre le bonheur et non le malheur. Mais alors, pourquoi l’homme fait-il une tête d’enterrement ? Tiens, le voici qui se grime le sillon nasal de cirage à chaussures, Charlot du pauvre. Il l’ignore pour l’instant, mais il est à l’aube d’une épopée qui donnera auxdits propos une dimension des plus ironiques.

En apparence toute simple, puisque consistant en un gros plan du visage de l’acteur Martin Dubreuil, cette séquence d’ouverture est pour le compte brillante. En cela que le réalisateur et coscénariste Maxime Giroux (Félix et Meira) y démontre une adéquation parfaite entre la forme, c’est-à-dire ces ténèbres ambiantes, et le fond, soit la reprise par le protagoniste, sans conviction aucune, d’espoirs formulés par un autre.

Philippe, c’est son prénom, est le héros malmené de La grande noirceur. Sans le sou, mais préférant l’errance et la pauvreté à l’armée, il fuit dans l’Ouest américain à peine le film commencé.

S’ensuit une série de mésaventures allant du vol à la séquestration, et pire. Un voyage au bout de l’enfer, en somme, pour qui croyait le fuir. On serait tenté d’écrire « littéralement » compte tenu de cette rencontre ultime, en plein désert, entre Philippe et le Diable. À moins que « métaphoriquement » convienne mieux, l’inconnu en complet clair n’étant peut-être après tout que ce qu’il prétend être : un vendeur itinérant.

Pour le compte, Maxime Giroux laisse au spectateur beaucoup de latitude quant au décryptage des codes et symboles qu’il a assemblés.

À la lisière du fantastique

L’époque indéterminée, un passé composé aux repères volontairement flous campent d’office l’action en contrées où le surréalisme couve sous l’apparente familiarité. On est à la lisière du fantastique. Jumelé à un habillage sonore entêtant, le récit minimaliste favorise un état de transe.

Une atmosphère singulière, donc, que Maxime Giroux forge au moyen de plusieurs éléments esthétiques et narratifs. On songe notamment aux interactions entre Philippe et les divers personnages qu’il croisera durant son périple : là où Martin Dubreuil joue d’intériorité, exsudant une touchante vulnérabilité, les Reda Kateb, Romain Duris, et surtout Sarah Gadon, ses persécuteurs et bourreaux successifs, y vont d’une stylisation contrastée, avec pour résultat de renforcer l’absurdité implacable du cauchemar en cours.

La facture même du film contribue à cette distanciation par rapport au réel qui s’installe, puis s’accroît, au gré des pérégrinations de Philippe. Car La grande noirceur est d’une beauté, à défaut d’une meilleure formule, qui n’est pas de ce monde.

Ce, en dépit du fait que le film y eût bel et bien été tourné.

Écrin séduisant

Ici, Maxime Giroux et la directrice photo Sara Mishara transcendent les limites d’un budget malingre et composent un éblouissant album en mouvement où chaque plan se révèle plus envoûtant que le précédent.

Une facture qui a sa raison d’être, faut-il le préciser. De fait, il ne s’agit point là d’une surface creuse, tape-à-l’œil, mais plutôt d’un écrin tellement séduisant qu’on est saisi par la laideur humaine qui grouille en son sein : celle à laquelle Philippe est confronté. C’est effrayant, quoique drôle néanmoins, parfois. Enfin, si l’on veut.

Car le ton de La grande noirceur est difficile à cerner. Or, c’est dans ce cas précis une qualité, l’ambiguïté en question s’avérant en phase avec l’étrangeté tant de l’histoire que de la manière dont celle-ci est racontée.

La plus belle des vertus du film, toutefois, est de tenir jusqu’à la fin l’ironie de sa prémisse. Comment ? En faisant naître du malheur du protagoniste un intense bonheur cinéphile.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

La grande noirceur

★★★★

Drame de Maxime Giroux. Avec Martin Dubreuil, Reda Cateb, Sarah Gadon, Romain Duris. Québec, 2018, 95 minutes.