«Des histoires inventées»: les fantômes des films passés

Le documentaire donne la parole au cinéaste, et le ton n’est pas à l’apitoiement. Au contraire, c’est un créateur généreux de sa flamme que l’on a devant soi.
Photo: Spira Le documentaire donne la parole au cinéaste, et le ton n’est pas à l’apitoiement. Au contraire, c’est un créateur généreux de sa flamme que l’on a devant soi.

En entrevue, André Forcier se plaît volontiers à dire : « J’ai peut-être pas de manières, mais j’ai une manière. » Vrai, tellement vrai. Sous des dehors bourrus soigneusement entretenus par le principal intéressé, se cache en effet l’âme sensible d’un poète, d’un fantaisiste, d’un esthète au sens noble du terme. Empreints de ces qualités, ses films sont uniques, quelles qu’aient été les contraintes du moment, Forcier ayant plus souvent qu’à son tour dû composer avec des moyens largement en deçà de sa vision et de son talent. Pour autant, dans le documentaire Des histoires inventées qui lui donne la parole, le ton n’est pas à l’apitoiement. Au contraire, c’est un créateur généreux de sa flamme que l’on a devant soi.

Réalisé par Jean-Marc E. Roy, cinéaste dont les courts métrages ont été partout, y compris à Cannes, Des histoires inventées fait honneur à son iconoclaste sujet, et ce, dans sa forme même. En cela qu’il s’agit d’un documentaire dont la conception est tout sauf classique.

Ici, point d’experts invités à se prononcer ni d’anciens collaborateurs venus se souvenir, émus. C’est Forcier, et Forcier seul, que le documentariste désire entendre parler de son cinéma, du comment et du pourquoi. Il en résulte, en quelque sorte, une leçon de maître, exercice riche de réminiscences et de confidences.

Défilé fabuleux

André Forcier revisite ainsi ses longs métrages, leurs genèses respectives notamment, sans ordre précis sinon celui que commande la teneur d’un propos générant ses propres enchaînements.

C’est d’ailleurs là que le documentaire de Jean-Marc E. Roy se distingue. Car tandis que Forcier commente sa filmographie, des pans de celle-ci revivent autour de lui, tantôt recréés avec moult détails, tantôt davantage évoqués. Kalamazoo, Le vent du Wyoming, Coteau rouge, L’eau chaude, l’eau frette, Je me souviens, Bar salon, Embrasse-moi comme tu m’aimes, La comtesse de Bâton Rouge, Les États-Unis d’Albert, Une histoire inventée, qui a inspiré son titre au documentaire…

Le plus beau, et il fallait y penser tant c’est brillant, réside dans ce que les interprètes desdits films, ces muses hommes et femmes, viennent pour l’occasion (ré)incarner leurs rôles d’antan.

Défilent les Robin Aubert, Michel Barrette, Sandrine Bisson, Céline Bonnier, David Boutin, Geneviève Brouillette, France Castel, Michel Côté, Roy Dupuis, Rémi Girard, Juliette Gosselin, Louise Marleau, Marc Messier, Donald Pilon, Émile Schneider, Marie Tifo, l’allure d’à présent, mais tels qu’autrefois…

C’est drôle ou touchant, selon le cas, souvent les deux. Ces personnages, et combien d’autres restés sur la page, Forcier raconte les avoir pour la plupart rêvés, et que ceux-ci sont au plus profond d’eux-mêmes des rêveurs. Il les appelle « ses fantômes ».

Hommage passionnant

Au-delà des reconstitutions volontiers bricolées et tournées à la fortune du pot, là encore en un écho à certains des films les plus singuliers d’André Forcier, la matière est dense. On apprend beaucoup, tant sur ce qui anime l’auteur que sur son processus créatif proprement dit.

Forcier révèle par exemple, au détour d’une anecdote, que les idées les plus heureuses se manifestent parfois bien inopinément. On pense au merveilleux Au clair de la lune, ou les péripéties nocturnes d’un homme-sandwich arthritique et d’un albinos tout de fourrure vêtu : à la base, le cinéaste voulait mettre en scène des personnages noctambules, sans plus. Et son coscénariste Jacques Marcotte de lui faire remarquer que les albinos sont hypersensibles à la lumière.

« Les personnages sont nés d’un petit flash. Moi, j’essaie pas de partir de grands thèmes. D’ailleurs, un grand thème, c’est toujours intellectuel en soi. Avoir des idées pis un contenu intellectuel, c’est parfait, mais on fait pas passer des émotions par les idées. »

À maints égards, les étudiants en cinéma gagneraient à voir Des histoires inventées. Hommage passionnant à un grand, le documentaire de Jean-Marc E. Roy est en outre assuré de plaire à tout cinéphile épris d’originalité. Quoi qu’il en soit, au terme de cette procession des « fantômes » des films passés, on se dit que rarement hantise aura été si plaisante.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

Des histoires inventées

★★★★

Documentaire de Jean-Marc E. Roy. Québec, 2018, 71 minutes.