«Brad! Brad! Brad!»

Brad Pitt
Photo: Agence Reuters Brad Pitt

Cannes — Brad Pitt a débarqué sur la Croisette sous le regard pâmé de ses fans et les flashs des appareils photo, précédé par une rumeur attachée à ses moindres pas. Quand Quentin Tarantino a expliqué, il y a deux jours, qu'une industrie du cinéma repose avant tout sur son star-système, il évoquait sans doute ce genre de production, ce type de vedettariat, glamour et fabriqué.

Brad Pitt est ici pour son rôle d'Achille, héros guerrier de L'Iliade d'Homère, qui renaît à travers le film Troie de Wolfgang Petersen. Le Festival de Cannes se montre friand de mégaproductions de ce type, mais avec modération, histoire de ne pas trop nuire à la qualité d'ensemble. Elles donnent du clinquant à la fête. De fait, hier, les photographes s'époumonaient à crier «Brad! Brad! Brad!» afin que l'acteur tourne les yeux dans leur direction. Tout pour l'image et pour le mythe.

Loin de moi l'intention de m'étendre sur ce film. Adapté de L'Iliade, Troie arrive à Montréal aujourd'hui.

Un autre en fera la critique dans Le Devoir. Les péplums ne sont pas ma tasse de thé, surtout avec grand déploiement de chars, d'armées et de biceps au milieu des romances à violons. Depuis Gladiator, le genre a repris de la vogue à Hollywood. Les toges, les fibules envahissent de nouveau l'écran comme au temps de Ben Hur. Troie, dans le fracas des épées croisées, le sifflement des flèches et les murmures d'alcôve, ratisse la large audience. Il ne prétend pas livrer une oeuvre transcendante ni épouser point pour point l'univers d'Homère où il puise sa source.

À l'écran, les dieux sont évoqués mais demeurent invisibles alors que l'épopée les mêlait aux humains. «Nous avons choisi une approche réaliste, explique le cinéaste Wolfgang Petersen. Aujourd'hui, le public pourrait trouver risible de voir les dieux combattre aux côtés des humains. Et puis, le scénario a puisé à plusieurs sources, pas seulement à L'Iliade, en condensant, en prenant certaines libertés avec l'histoire.» Les scènes de combat ont été tournées à Malte et au Mexique sous une chaleur suffocante pour rendre quand même la suée des batailles bien réelle.

La délégation autour de Troie est venue nombreuse au festival. Le réalisateur Wolfgang Petersen est présent, de même que la productrice, le scénariste, une brochette d'acteurs dont Orlando Bloom et Brendan Gleeson, mais Brad Pitt demeure le roi du bal.

Ironie du sort: à Cannes, si les badauds et les médias n'ont d'yeux que pour les stars hollywoodiennes, celles-ci semblent parfois aussi intimidées que leur fanclub. Les vedettes arrivent souvent d'Amérique avec leurs vieux complexes culturels face à la France, craignant d'avoir l'air incultes, de mal répondre. Les questions des journalistes sont en général bêtes comme chou, mais ça les stresse tout de même. Il fallait voir hier les yeux de Brad Pitt parcourir la foule massée dans la salle de conférence, avec les gens par terre, les batteries des caméras au deuxième étage braquées sur lui, pour comprendre qu'il n'en menait pas large malgré son statut de vedette. Il a joué aux côtés de grands cinéastes, fait du meilleur (12 Monkeys de Terry Gilliam) et du pire (Le Mexicain de Gore Verbinski), mais ça doit l'irriter d'être avant tout reconnu pour sa belle gueule. Brad Pitt s'investit à fond de train dans ses rôles, a beaucoup engraissé pour celui d'Achille, subissant un dur entraînement physique dès six mois avant le tournage pour devenir ce paquet de muscles au combat.

«Quand on m'a offert le rôle d'Achille, j'étais ravi de jouer aux côtés de Julie Christie qui incarne Thétis, sa mère]», explique Brad Pitt. «Cette grande actrice a été une de mes idoles, si belle dans ses grands films des années 60. J'en ai parlé avec des jeunes qui m'ont alors demandé: "C'est qui, Julie Christie?" Alors... La célébrité, mieux vaut en profiter pendant qu'elle passe. Qui sait combien de temps ça peut durer?»

Mais non, il n'est pas si beau que ça en personne, Brad Pitt, surtout avec les cheveux presque rasés. Des voix l'ont invité à se prononcer sur la guerre à cause de son rôle de combattant sanguinaire dans Troie. Bien sûr, l'acteur américain dit voir une parenté entre le conflit contemporain en Irak et la guerre de Troie, qui vit tomber cette ville (située dans l'actuelle Turquie) aux mains des Grecs au XIIe siècle avant Jésus-Christ.

«Dans chaque guerre, il y a des morts et des familles brisées, rappelle-t-il. C'est ce qui rend actuel un film comme Troie. Nous sommes tous humains. Comment faire pour dépasser la haine, les ressentiments que l'on crée entre nous? Personnellement, j'aime l'histoire parce qu'elle enseigne que toutes les erreurs et les victoires ont déjà été accomplies. C'est à nous d'en tirer les conclusions, de les ignorer ou d'en tenir compte.»

Avec tous les combats dont le film se nourrit, jusqu'à 1200 figurants cascadeurs étaient parfois réquisitionnés. «Pour traduire l'ampleur de certaines batailles, on a aussi dû avoir recours à des cascadeurs virtuels, explique Wolfgang Petersen. C'est une nouvelle technique numérique qui permet de programmer le comportement de personnages virtuels, de créer des lâches ou des courageux qui réagiront aux circonstances de l'action comme de vrais humains. Ils représentent le cinéma du futur.»

Ces mots, qui auguraient le pire pour la carrière des acteurs en chair et en os, ont résonné sans écho. Au palais, Brad Pitt était bel et bien vivant, mais avec l'air sonné du type en décalage horaire ou culturel, ravi que la conférence de presse se termine. Les photographes se sont remis à crier: «Brad! Brad!» Il a regardé ailleurs. Le star-système semblait tout à coup lui peser.