Survivre sur un air de violon

La Cinémathèque lance une rétrospective de l’œuvre du cinéaste André Gladu (notre photo), et c’est «Le reel du pendu», le tout premier film de Gladu, qui lance le bal.
Photo: Marie-France Coallier La Cinémathèque lance une rétrospective de l’œuvre du cinéaste André Gladu (notre photo), et c’est «Le reel du pendu», le tout premier film de Gladu, qui lance le bal.

Il était une fois un condamné à mort qui se fait offrir une dernière chance de sursis. On lui offre un vieux violon cassé, désaccordé, et on lui demande de jouer quelque chose de bon. L’homme est violoneux, ce que ses bourreaux ignorent. Il compose Le reel du pendu, et gagne sa liberté.

Pour le cinéaste André Gladu, Le reel du pendu, issu de cette vieille légende, qui se joue aux quatre coins de la francophonie, du Saguenay à la Louisiane en passant par l’Acadie, est une métaphore de la musique traditionnelle, qui a préservé la liberté du peuple québécois. C’est ce Reel du pendu, qui se joue d’ailleurs sur un violon désaccordé, qui a amené André Gladu, il y a près de cinquante ans, à partir en quête des musiques des Français d’Amérique.

Avec Michel Brault, décédé en 2013, il réalise 27 épisodes de 30 minutes chacun sur la musique traditionnelle francophone d’Amérique. En 2017, l’ensemble de la série, Le son des Français d’Amérique, a été inscrit au patrimoine de l’UNESCO. On y entend autant les reels québécois que le blues créole de la Louisiane et les airs cajuns des déportés de l’Acadie. On y entend aussi le vieux français des familles de Québécois parties s’installer jadis à Vieille Mine, au Missouri, dans le Midwest américain, où les francophones s’éteignent les uns après les autres.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

En décembre dernier, la Cinémathèque annonçait la restauration et la numérisation de trois épisodes du Son des Français d’Amérique. Samedi, elle lance une rétrospective de l’oeuvre cinématographique d’André Gladu, et c’est Le reel du pendu, le tout premier film de Gladu, qui lance le bal.

Un folklore coincé

Adolescent, André Gladu n’aimait pourtant pas du tout la musique traditionnelle québécoise. Fils d’une mère pianiste et d’un père critique d’art, il se déhanchait, avec ses amis, sur le rock’n’roll de Fats Domino ou de James Brown, dans les salles de danse de Sainte-Rose de Laval, qui était alors un resort prisé par les anglophones.

Pendant ce temps, les prestations nerveuses et coincées de danse folklorique, données sous la supervision du clergé par des jeunes costumés strictement, le dimanche après-midi à l’église, l’ennuyaient. Pour lui, ces représentations du folklore, comme celles qu’on retrouvait aux Soirées canadiennes, diffusées à la télévision, étaient une caricature de ce folklore qui avait tenu tout un peuple vivant, malgré la pauvreté. Elles ridiculisaient, en quelque sorte, les authentiques veillées québécoises, celles, vivantes, sensuelles, politisées, qui avaient accompagné son peuple au fil des siècles. Passionné de blues, il s’émerveillait de l’expression du peuple afro-américain et se demandait ce qu’avait pu être l’expression musicale essentielle au peuple québécois.

« Je n’arrivais pas à comprendre quel était l’équivalent de la musique de blues ou de jazz, des Noirs, pour nous, raconte-t-il en entrevue. Comment se faisait-il qu’eux avaient réussi à exprimer leur condition, leur identité, parce que c’est cela qui est dénoncé dans le blues… L’équivalent pour nous, peuple pauvre et exploité, c’était quoi ? Ça m’a pris du temps à comprendre. Et ça m’a donné l’idée que le violoneux traditionnel a eu le même rôle au Québec que le bluesman. »

À l’époque, les violoneux sont « Jos Bouchard, Gérard Lajoie, qui est encore vivant, Aimé Gagnon dans Lotbinière, qui avait un jeu fantastique, plusieurs violoneux gaspésiens, la famille Verrette, dont Jean-Marie est le descendant, Jean Carignan », se souvient-il. Et pour Gladu, leur musique, une musique libre, vivante, légère, joyeuse, a carrément maintenu l’esprit de résistance des Québécois au fil des siècles.

« Cette musique a maintenu un esprit de résistance et une joie de vivre, dit-il. […] C’est un antidote contre la dépression et le découragement. C’est dû à plusieurs facteurs : il y avait la misère et le fait que les gens avaient peu ou pas d’instruments de musique. Il fallait tout faire avec un violon. C’est comme ça qu’a été inventé le battement des pieds [podorythmie]. Les gens n’avaient pas d’argent pour s’acheter des percussions. Le battement des pieds marquait la cadence pour les danseurs. Quatre cordes de violon, dans une veillée, ça n’était pas suffisant pour tenir la cadence. Les gens n’entendent pas. C’est pour ça qu’ils jouaient à deux, trois ou quatre violons […] en tapant des pieds, pour que tout le monde suive le rythme. Cette joie de vivre, c’est ça qui a sauvé la vie des gens. On ne s’en rend pas compte, mais c’est vrai ici, c’est vrai en Acadie, c’est vrai en Louisiane et c’est vrai chez les Métis. »

Une très grande influence francophone

Un jour, André Gladu achète un disque 33 tours (les vinyles d’aujourd’hui) chez Eaton : Le blues des bayous de la Louisiane. « Cela avait été enregistré par Alphonse « Bois sec » Ardoin, un chanteur créole qui ne chantait qu’en français. Tout était en français, se souvient-il. Les chansons étaient en français, les titres étaient en français. » Le disque avait été enregistré à New York. André Gladu téléphone immédiatement au producteur et obtient le numéro des musiciens qui y jouent.

Au fil de ses recherches, il constate la très grande influence francophone, des Créoles en provenance d’Haïti, sur le jazz et le blues américains. « Il y a beaucoup de hits chez les Noirs américains qui sont des traductions de trucs français. À la base, 50 % du jazz vient d’Haïti et de l’immigration noire à La Nouvelle-Orléans », dit-il.

Mais les francophones de La Nouvelle-Orléans ne sont pas que des Créoles. On y trouve aussi les descendants de Français métropolitains, arrivés là lorsque la colonie était française. Et il y a les Acadiens déportés, rassemblés autour de Beausoleil Broussard, qui a mis le cap sur la Louisiane pour retrouver une terre francophone, alors que la Nouvelle-France était déjà conquise. « Beausoleil Broussard est pour les Cajuns l’équivalent de Louis Riel pour les Métis ou de Jos Monferrant pour nous », dit-il.

Aujourd’hui, André Gladu constate avec satisfaction que l’héritage du folklore d’ici survit, entre autres grâce à toute une génération de jeunes qui choisissent le folklore au Québec.

« Ils jouent super bien », dit-il. Les cordes du violon sont bien tendues, et le violoneux n’est pas encore mort.

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