Martin Dubreuil, ode à la complicité

Martin Dubreuil incarne le rôle d’un piètre imitateur de Charlie Chaplin dans le prochain film de Maxime Giroux, «La grande noirceur».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Martin Dubreuil incarne le rôle d’un piètre imitateur de Charlie Chaplin dans le prochain film de Maxime Giroux, «La grande noirceur».

Martin Dubreuil est l’un des acteurs les plus doués de sa génération. C’est là un fait qui n’est plus à démontrer, mais qu’on peut néanmoins encore vérifier dans La grande noirceur, film stupéfiant de beauté, prochainement en salle. Cela, alors qu’en sort à peine l’heureuse surprise que fut À tous ceux qui ne me lisent pas, où le poète Yves Boisvert revit sous les traits du comédien. Nouveau film du complice Maxime Giroux ayant d’ores et déjà eu la faveur de moult festivals, La grande noirceur est un road movie à la fois cryptique et minimaliste ; une proposition foncièrement originale que celle-là.

Pour mémoire, Martin Dubreuil et Maxime Giroux ont auparavant collaboré sur le formidable mais plus narratif Félix et Meira, ou l’amour interdit entre une juive hassidique mariée et un sympathique hurluberlu, elle Anglo, lui Franco. La grande noirceur non seulement s’éloigne de toute écriture classique, mais prend également ses distances par rapport au réel.

En effet, on y suit, dans un passé indéterminé imprégné d’onirisme et de surréalisme, les pérégrinations américaines calamiteuses d’un Québécois errant, piètre imitateur de Chaplin de son métier ayant fui la conscription. Donner rendez-vous à Martin Dubreuil dans un café à la déco surannée semblait tout indiqué.

« L’idée du film vient de Simon Beaulieu. Elle a plu à Maxime, mais il s’agissait d’une production dispendieuse. Max venait de devoir renoncer à un projet auquel il tenait, Ordo — pas de financement. Bref, il a dit oui à Simon en précisant qu’il écrirait le scénario avec Alexandre Laferrière [son coscénariste de Félix et Meira], mais qu’il en ferait une production peu coûteuse. Il était un peu désabusé et voulait procéder sans niaiser, librement. À titre d’exemple : une scène de gare avec des trains et des passagers partout est devenue juste un gars qui longe une voie ferrée abandonnée dans le désert. »

Changer de peau

C’est lors de la soirée d’anniversaire du producteur Sylvain Corbeil, comparse chez Metafilms, que le cinéaste s’ouvrit à son ami acteur. « Il m’a expliqué qu’il avait accepté [le projet] à deux conditions : tourner sans budget ou presque et me confier le premier rôle. » De la musique aux oreilles du principal intéressé.

Et c’est ainsi que, découvrant son personnage, Martin Dubreuil revisita la filmographie de Charlie Chaplin. « J’ai pensé qu’il me faudrait apprendre certaines de ses routines, et tout ça, mais pas longtemps après, Max m’appelle et me dit : “Regarde surtout pas les films de Chaplin, là !” Oups ! Il avait raison en plus, parce qu’au fond, ce gars-là ne connaît rien à Chaplin, à part peut-être un film qu’il aurait vu au cinéma. Il a trouvé cette job-là par hasard, pour survivre. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Pour l’anecdote, il ne s’écoula que trois jours entre la fin du tournage d’À tous ceux qui ne me lisent pas et le début de celui de La grande noirceur. Trois jours qui suffirent à Martin Dubreuil pour quitter la peau d’Yves Boisvert et se glisser dans celle de ce Chaplin du pauvre. Exercice périlleux ?

« Pas vraiment. C’est comme quelqu’un qui pratique plusieurs sports ; qui joue au basket et après au hockey. Il ne va pas se mettre à dribler avec la rondelle. C’est pareil. C’est comme… des espaces mentaux distincts. Et puis, en amont du tournage, Pat McNeil [la créatrice des costumes] m’a beaucoup aidé à trouver le personnage, lors des essayages. »

Satiété esthétique

Du même souffle, Martin Dubreuil décrit un tournage fabuleux malgré des conditions parfois ardues. Il y eut deux blocs : les extérieurs aux États-Unis, fruit d’un repérage méticuleux fait au préalable, puis, un mois plus tard environ, les intérieurs à Montréal.

« Je me revois, à l’aube dans le désert : je portais des combines en dessous de mon costume de Chaplin, à cause du froid. Rendu à midi, c’était suffocant : enlève les combines ! Le scénario était complet et tout, mais il arrivait à Max d’improviser en me demandant d’aller courir dans telle partie du paysage. Moi, je suis toujours willing, dans tout ce que je fais. »

Un surcroît de bonne volonté en l’occurrence partagé par tous. « On n’était qu’une douzaine au total et on était soudés comme une équipe sportive — encore le sport. Le contexte difficile, les imprévus, tout ça, c’était l’équipe adverse contre laquelle on se battait. Le soir au motel, on n’avait pas de médaille, mais on avait un film ; on visionnait les images magnifiques de la journée. »

Le qualificatif n’est pas exagéré, Maxime Giroux et la directrice photo Sara Mishara, collaboratrice de la première heure, s’étant dépassés, ce qui n’est pas peu dire. Lors de la présentation du film au Festival de cinéma de la ville de Québec, on écrivait que « La grande noirceur multiplie les possibles allégoriques, engendrant un plaisir distinctement cérébral ». C’est le cas, mais on ne saurait trop insister sur cette — rarissime — satiété esthétique que procure le film.

D’un voyage à l’autre

Oeuvre contemplative, La grande noirceur est jalonné d’épisodes impliquant tour à tour le détroussement puis la séquestration du protagoniste, homme aux abois livré non pas à une sempiternelle quête, mais plutôt à un périple. Le but, c’est le voyage.

Le contexte difficile, les imprévus, tout ça, c’était l’équipe adverse contre laquelle on se battait. Le soir au motel, on n’avait pas de médaille, mais on avait un film ; on visionnait les images magnifiques de la journée.

Parlant de voyage, outre celui qui y est dépeint, le film se trouve aussi être la continuation d’un autre, professionnel celui-là, et qui a cours depuis des années entre Martin Dubreuil et Maxime Giroux.

« Max, et Sarah avec, tant qu’à faire, je les connais depuis leur université. Mine de rien, Max et moi, on a travaillé ensemble, quoi, une quinzaine de fois ? Des courts, des clips, des longs… Il a même perdu un contrat de pub à cause de moi : paraît que le client trouvait que je faisais pas assez propre ! » lance le comédien en éclatant de rire à ce souvenir.

« C’est drôle parce que, l’année où Max finissait ses études en cinéma, j’avais joué dans les courts de tous les autres étudiants, mis à part le sien. Lors des projections, c’est son court à lui que j’ai préféré, et je me suis dit qu’il fallait qu’on travaille ensemble. Son film était très poétique. Après, il a eu une période où il était très influencé par les frères Dardenne. Il fallait que ce soit réaliste, sec, pas de musique, parce que tu faisais pas ça pour plaire. Mais il est brillant, Max, et il savait que, après Demain et Jo pour Jonathan, s’il arrivait avec un troisième film aride d’affilée, il ne pourrait probablement plus tourner. »

Entre autres choses une démonstration de polyvalence, donc, le subséquent Félix et Meira mit surtout en exergue la maîtrise accrue du cinéaste. « Là, avec La grande noirceur, Max est revenu à cet esprit poétique qui m’avait tellement séduit au commencement. Au fond, c’est comme s’il s’était… je ne sais pas… retrouvé ? »

Martin Dubreuil se tait un instant, ses yeux soudain remplis d’eau. « Je sais pas pourquoi, mais ça m’émeut. »

Normal, car c’est là, très précisément, l’état dans lequel on se trouve au sortir du film.

La grande noirceur prend l’affiche le 18 janvier.

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