Petites fleurs de macadam

Même s'ils aimeraient voyager, vivre ailleurs ou tout simplement courir dans les parcs sans craindre de mettre le pied sur une seringue, bien des enfants du quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal réussissent à composer avec un environnement plus propice à détruire les rêves qu'à les éveiller. D'où leur vient cette sagesse, que certains qualifieraient même d'abnégation? Ils n'ont pourtant que huit, dix ou douze ans et, devant la caméra de Carole Laganière (La Fiancée de la vie, Un toit, un violon, la lune), ils acceptent de se confier avec autant de fierté que d'abandon.

Dans Vues de l'Est, la documentariste a décidé de revenir dans le quartier de son enfance avec le regard d'une adulte qui l'a quitté depuis longtemps, traînant avec elle les images négatives et les tristes vérités que les médias colportent. Ce portrait pessimiste déteint-il sur le quotidien, le moral et les aspirations des jeunes qui y vivent? Pour Maxime, Vanessa, Jean-Rock et les autres, la pauvreté les touche visiblement comme elle touche tous ceux qui l'examinent à distance, considérée comme un mauvais sort dont ils auraient été épargnés.

Chacun a sa petite théorie sur les sources de ce mal qui ronge les habitants des environs, et si bon nombre d'entre elles font sourire, d'autres séduisent par leur candeur, leur touchante sincérité. C'est ainsi que Maxime, jamais en manque de questions farfelues et d'interrogations profondes sur le sens de la vie ou celui de la mort, explique l'origine de la condition misérable d'un itinérant par ses «peines d'amour». D'autres comme Marianne, historienne à ses heures, se considèrent bien chanceux de vivre à notre époque car les hommes des cavernes étaient si démunis qu'ils n'avaient même pas de brosses à dents!

Derrière la frivolité de ces réflexions qui donnent à ces enfants des allures de petites fleurs de macadam se cache l'autre versant de cette insouciance, une zone grise à l'image des HLM où logent certains d'entre eux. Ils n'ont aucune pudeur à révéler leur envie de rejoindre les nuages, de traquer des bêtes sauvages à la campagne, mais parlent souvent, sur le même ton, de suicide, de pédophilie, de délinquance et de taxage. Ces réalités douloureuses ou, du moins, la manière dont ils en témoignent semblent intégrées à leur quotidien avec une normalité à donner froid dans le dos. Tout comme l'a fait le cinéaste britannique Michael Apted, Carole Laganière devrait les revoir dans sept ans pour découvrir s'ils ont réalisé leurs rêves... ou s'ils les ont laissés filer dans les nuages.

Ce programme double va commencer par un grand éclat de rire, celui de Cylotte Georges, une Haïtienne établie à Montréal depuis de nombreuses années et dont les malheurs n'ont jamais diminué l'enthousiasme et la foi. Dans Il fait soleil chez toi, la réalisatrice Catherine Veaux-Logeat rend hommage à cette femme à la bonne humeur contagieuse, capable de s'émerveiller devant le flot incessant de voitures du boulevard Métropolitain et d'apprécier, avec un large sourire, les moments les plus simples de l'existence. N'arrêtant jamais de rire ou de chanter tout en veillant sur les siens, Cylotte Georges ne craint pas de passer pour un drôle d'oiseau rare. Elle méritait bien de jouer aussi à la star de cinéma... dans le style inimitable qui est le sien.