Festival de Cannes - Quand le coeur n'y est pas

Le réalisateur japonais Kore-eda Hirokazu est venu présenter  Nobody Knows à Cannes en compagnie des deux jeunes héros de son film, Kimura Hiei (à gauche) et Shimizu Momoko.
Photo: Agence Reuters Le réalisateur japonais Kore-eda Hirokazu est venu présenter Nobody Knows à Cannes en compagnie des deux jeunes héros de son film, Kimura Hiei (à gauche) et Shimizu Momoko.

Cannes — Il y a un drôle de climat, ici. Pas vraiment festif, cette année. Malgré la présence de Brad Pitt, qui rameute quelques foules. Les festivaliers se laissent déranger par la présence massive des CRS en habits de combat, avec leurs boucliers, leurs matraques, leurs véhicules blindés, venus affronter des intermittents pas si nombreux que ça. Il y a bien eu quelques petites prises de bec entre les deux camps, mais rien pour justifier pareil arsenal. Les policiers sont voyants, nombreux, massés près du palais pour en garder farouchement l'enceinte. Ça fait sinistre. L'atmosphère en pâtit. Le soleil a beau se pointer le nez, le nouveau club de nuit bien nommé Le Milliardaire a beau ouvrir ses portes au chic hôtel Carlton, le coeur n'y est pas.

Oui, les délégués des intermittents du spectacle, descendus revendiquer à Cannes pour une révision de leur régime d'assurance-chômage, ont à première vue baissé leur garde un peu facilement en acceptant une reconnaissance et des tribunes de la part des dirigeants du festival en échange du calme. Mais des éléments plus radicaux, en désaccord avec leurs représentants, attendraient le moment opportun pour frapper. C'est ce que nous serinent du moins les CRS massés comme des cerbères devant l'entrée du sanctuaire du septième art. On écarte leurs cordons pour pénétrer au palais, résignés, habitués à la fouille des sacs, au détecteur de métal. Enfin, sur place!

Dès le début de cette 57e mouture, on avait compris que la cuvée cinéma serait bonne et l'ambiance aride. D'autant plus aride, l'ambiance, qu'un des personnages les plus flamboyants du festival, le meneur de débats Henri Behar (ancien critique au Monde), brille par son absence pour cause de maladie. Sa tête de Méphisto, son éternelle cigarette qui enfume les conférences de presse et son style vieille France tout en humour, en intelligence et en snobisme manquent à la fête. Absente aussi, Minou Petrowski, qui avait couvert tant de festivals pour Radio-Canada avant de prendre sa retraite. Elle n'est plus là pour garder des sièges à tout le monde en engueulant la galerie. Dur!

Mais les films y sont, donc. En compétition, deux bons morceaux de départ: Nobody Knows du Japonais Kore-eda Hirokazu et Les Conséquences de l'amour de l'Italien Paolo Sorrentino.

Kore-eda avait déjà réalisé deux films troublants, After Life et Distance. Ce cinéaste nippon se démarque par une sensibilité, un sens de l'insolite, un refus du spectaculaire, une approche quasi documentaire d'univers parallèles.

Ici, s'appuyant sur un fait divers authentique, il nous entraîne dans un monde d'enfants nés de pères différents, que leur mère a élevés à Tokyo sans les déclarer à l'État civil, sans les envoyer à l'école, en les empêchant de sortir. Finalement abandonnés à eux-mêmes, ils survivent en autarcie dans un appartement de plus en plus bordélique, se clochardisant peu à peu, jusqu'au décès de la cadette.

De cette histoire a priori sordide, le cinéaste tire son poids de poésie, traquant les bonheurs au quotidien. Ces enfants vivent devant nous cette existence impossible avec une sorte de grâce qui tient à la direction habile des jeunes acteurs. Kore-eda a encouragé les enfants à improviser beaucoup. D'où ces mimiques, ces gestes criants de naturel, ces regards d'espoir ou de découragement. Les objets parlent aussi: une bouteille de vernis à ongles renversée, des dessins griffonnés, le parc en face qui deviendra terrain de liberté à travers le rythme des saisons. Nobody Knows dure plus de deux heures et quart, mais plus on entre dans le film, plus le temps s'arrête, et les longs plans-séquences finissent par nous capturer en entier. Ce très beau film ouvre avec maîtrise la marche du cinéma asiatique, qui devrait aller loin cette année.

Autre bon film, mais dans un registre plus stylisé, sans émotion, avec une rigueur glacée et ironique: Les Conséquences de l'amour, de Paolo Sorrentino. Le cinéaste s'est dit, à juste titre, que si la mafia sicilienne avait inspiré de très grands films américains, l'Italie n'avait pas bien su exploiter son propre filon. Qu'à cela ne tienne!

Sorrentino attaque le sujet à partir du point de vue d'un mafieux, ou plutôt d'un sympathisant mafieux, comptable pigiste pour la Costa Nostra. Après avoir fait perdre beaucoup d'argent au grand parrain, le héros est condamné à vivre dans un hôtel de Suisse depuis huit ans, à fumer des cigarettes, à tâter de l'héroïne et à regarder le plafond, élégant, solitaire, enfermé dans ses secrets avant d'être piégé par l'amour.

Interprété par un Toni Servillo au visage imperturbable, ce film est un exercice de style très raffiné où tout semble à sa place, avec une caméra nette, des décors proprets, des personnages sagement assis dans leur rôle. L'angoisse du film noir suinte de ces rouages qui refusent de grincer. Les Conséquences de l'amour roule en dehors des traditions exubérantes de son cinéma national et n'a d'italien, en bout de piste, que l'élégance de sa mise en scène.

Demain, je vous parlerai d'un des films les plus attendus de la sélection cannoise, La vie est un miracle, d'Emir Kusturica, un des grands palmables de la course.