«La guerre froide», une histoire d'amours

Comme le film précédent de Pawel Pawlikowski (notre photo), «Ida», sur une aspirante religieuse qui apprend que ses parents étaient juifs, «La guerre froide» a été tourné en noir et blanc.
Photo: Dia Dipasupil Getty Images / AFP Comme le film précédent de Pawel Pawlikowski (notre photo), «Ida», sur une aspirante religieuse qui apprend que ses parents étaient juifs, «La guerre froide» a été tourné en noir et blanc.

Le film La guerre froide relate les amours compliquées, et ultimement tragiques, d’une chanteuse et d’un pianiste polonais. Cela, de part et d’autre du rideau de fer, de la toute fin des années 1940 jusqu’aux années 1960. Malheureux comme les pierres lorsque séparés, mais incapables de vivre ensemble, les amants n’ont de cesse de s’entredéchirer. Ils se prénomment Wiktor et Zula, et sont librement inspirés des parents du cinéaste Pawel Pawlikowski.

« Mon père et ma mère sont morts en 1989, juste avant la chute du communisme, explique le cinéaste. En partant, ils ont laissé un vide immense en moi. Et je me souviens m’être alors mis à réfléchir sur le couple improbable qu’ils formèrent toute leur vie, se quittant à tout bout de champ pour mieux renouer, avant de se quitter à nouveau en multipliant l’un comme l’autre les trahisons… »

L’amour est après tout l’un des principaux moteurs de l’espèce humaine. Quant aux complications, elles sont nécessaires à la construction d’un récit.

Singulier, que cet amour-là. Et plus il y songeait, et plus Pawel Pawlikowski sentait monter en lui le désir, voire le besoin, de le porter à l’écran.

« J’étais convaincu qu’il y avait là matière à un bon récit, avec de grands tourments et maints retournements. C’était aussi l’occasion d’un voyage à travers l’histoire de l’Europe… J’ai mis beaucoup de temps à trouver une manière qui me paraissait intéressante d’aborder cette histoire d’amour. »

Par l’évocation

Une manière qui, en l’occurrence, consiste à évoquer ladite histoire d’amour plutôt qu’à la raconter. Médecin et professeure d’anglais dans la vie, les parents de l’auteur devinrent musiciens en pendants fictifs placés dans un contexte historique de division en phase, à dessein, avec la nature de l’union dépeinte.

« L’amour, la politique et la musique : ce sont là trois des choses qui me sont le plus chères », précise Pawel Pawlikowski, qui, du même souffle, confie que ses deux protagonistes en vinrent à lui ressembler à bien des égards.

« Wiktor et Zula s’inspiraient au départ de mes parents, mais j’ai fini par leur insuffler beaucoup de moi-même. Ma propre expérience de l’exil, mes années vécues à Paris… »

Contraste oblige

Comme son film précédent, Ida, sur une aspirante religieuse qui apprend que ses parents étaient juifs, La guerre froide a été tourné en noir et blanc. Pawel Pawlikowski craignait-il qu’on l’accuse d’abuser de ce parti pris chromatique ?

« Non, ça ne m’inquiétait pas. Avec Luckasz Zal [le directeur photo], on s’est même dit combien ce serait formidable de tourner deux films d’affilée en noir et blanc. Néanmoins, on a fait l’exercice d’envisager La guerre froide en couleurs, mais ça ne fonctionnait tout simplement pas. Il y avait la période historique, mais le noir et blanc était surtout plus conforme à ma vision. Celui qu’on a utilisé est très contrasté, ce qui confère un dynamisme à l’image, en plus de créer des nuances très profondes, marquées. »

Là encore, en un rappel, cette fois formel et non plus contextuel, de la relation que vivent les personnages.

Quoi qu’il en soit, le noir et blanc n’est pas la seule caractéristique commune entre Ida et La guerre froide.

« Avec Ida, j’ai vraiment pris conscience que le cinéma qui me plaît est un cinéma de synthèse. J’aime les ellipses et l’absence de dialogues explicatifs : la manie d’expliquer est souvent ce qui tue le cinéma. Bref, j’ai voulu continuer dans cette veine avec ce film-ci. »

Aragon…

Outre cet affinement de ce qu’il appelle son langage cinématographique, Pawel Pawlikowski se trouve ici à explorer plus avant ce qui s’avère le thème fédérateur de son oeuvre, soit celui, faut-il s’en étonner, du sentiment amoureux comme vecteur de souffrance.

Car tant dans Mon été d’amour (My Summer of Love), où deux jeunes filles s’éprennent l’une de l’autre avec une intensité variable, que dans La femme du Ve (The Woman in the Fifth), où un Américain à Paris est subjugué par une mystérieuse inconnue, ou dans Ida, où la passion de l’héroïne pour Jésus est compromise, l’amour, quel qu’il soit, ne saurait être simple.

Il n’y a pas d’amour heureux : ces mots d’Aragon pourraient être le mantra de Pawel Pawlikowski. Ce dont convient ce dernier, non sans en rire un peu.

« L’amour est après tout l’un des principaux moteurs de l’espèce humaine. Quant aux complications, elles sont nécessaires à la construction d’un récit. Et puis… sans amour, au fond, qu’aurions-nous à raconter ? »

Prix de la mise en scène à Cannes, La guerre froide prend l’affiche vendredi.