Almodóvar ouvre le bal - Des Feluettes version espagnole

Almodóvar a voulu enlacer plusieurs thèmes dans son film et s’en explique en de longues envolées. Tous ses personnages sont des êtres qui vivent dans le risque: celui de mentir, de tricher, de se droguer, de vivre des amours défendues. — Photo:
Photo: Almodóvar a voulu enlacer plusieurs thèmes dans son film et s’en explique en de longues envolées. Tous ses personnages sont des êtres qui vivent dans le risque: celui de mentir, de tricher, de se droguer, de vivre des amours défendues. — Photo:

Cannes — À Cannes, tout est question d'«en être» ou pas. Or, hier soir, lors du grand tralala d'ouverture du festival, une vingtaine de délégués des intermittents du spectacle «en étaient» bel et bien. Eh oui, ils faisaient partie de la fête. Ces manifestants, hier encore armés pour le combat, ont gravi les marches au mythique tapis rouge avec, au dos, les lettres du mot «négociation», et ont été reçus par le président Gilles Jacob.

Même Emmanuelle Béart, membre du jury de la compétition officielle, semblait trouver la cause des intermittents bien servie avec un festival qui leur a cédé une tribune et des rencontres de presse pour leurs revendications lors des accords de mardi.

Voilà les contestataires récupérés comme char allégorique du défilé. Exit l'angoisse des turbulences annoncées. Cannes ronronnait hier sous son temps maussade. C'était reparti.

Il y a le cinéma, Dieu merci. Et un film d'Almodóvar par-dessus le marché. Comme morceau d'ouverture, on a vu pire. La Mala Educacíon est projeté hors compétition et on comprend assez vite pourquoi. Ce beau film, plein de finesses, se révèle moins exubérant que les oeuvres précédentes du cinéaste de Tout sur ma mère, plus personnel aussi. Ça n'en fait pas un film de concours pour autant.

De fait, Almodóvar a signé des oeuvres plus spectaculaires. Celle-ci repose sur sa face ombre, avec plusieurs niveaux de lecture, et réclame une écoute de silence. Le film manque un peu d'émotion ou, du moins, celle-ci apparaît très stylisée. Trop pour éblouir d'un seul coup le grand public, comme l'ont fait Parle avec elle ou Tout sur ma mère. La griffe est pourtant là, les trouvailles de montage, les jeux de symboles. Ici, en une image magnifique d'évocation, la tête d'un petit garçon se fend et s'ouvre comme une orange après un viol. Mais La Mala Educacíon joue en des zones grises qui ne se laissent pas pénétrer d'emblée. On en sort troublé, mais sans crier au chef-d'oeuvre.

«C'est un film pour lequel la digestion est lente», reconnaît le cinéaste en nous demandant quel type de silence a été entendu dans la salle au moment de la projection. Nul n'a pu lui répondre vraiment.

C'est un plaisir d'entendre Pedro Almodóvar s'exprimer. Hier, il est apparu entouré de son équipe et on l'a soudain vu s'envoler sur une question, planer un quart d'heure avec elle, décortiquer ses propres mécanismes de cinéaste. Presque au milieu de la cinquantaine, celui qui fut un jeune fou génial qui réinventa le cinéma espagnol est devenu un créateur rempli de sagesse et de maturité, primé partout, oscarisé, avec un fond de tristesse qu'aucun honneur ne saurait combler. Il se désole un peu de voir ses films plus populaires en France que dans son pays. Prophète à Cannes plutôt qu'à Madrid, poète angoissé quant au reste.

Côté thème, La Mala Educacíon évoque Les Feluettes de notre dramaturge René-Richard Cyr. Même thématique de vengeance plusieurs années après le crime, avec retour sur un pensionnat religieux et les sévices sexuels d'un prêtre. Même réinterprétation dramatique de l'événement par une victime qui recrée la scène à sa manière pour torturer l'ancien bourreau. Cela étant, les amours homosexuelles et pédophiles dans les collèges religieux ont inspiré plusieurs créateurs, dont Montherlant dans La ville dont le prince est un enfant. Il y a un côté cliché à ce sujet-là.

Le cadre de l'action: il connaît, mais, non, Almodóvar n'a pas lui-même été violé par un prêtre au cours de son enfance, il s'est servi des confidences de certains de ses amis.

Il se défend d'avoir fait un film anticlérical. «L'Église n'a pas besoin d'être attaquée. En Espagne, son pire ennemi, c'est elle-même, avec ses prises de position rétrogrades et son idolâtrie.» Le cinéaste s'avoue pourtant fasciné par l'imagerie, les rituels catholiques, leur esthétique, en somme.

Au centre du film, l'acteur Mexicain Gael García Bernal incarne avec brio et charme un être de fuite, aussi séduisant en fille et en garçon qu'en travesti. Émergeant du passé pour se coller à la trajectoire d'un cinéaste en vue de Madrid, ce personnage fera vaciller l'intrigue de ce film noir où des tiroirs découvrent des identités nouvelles et appellent d'autres points de fuite.

Almodóvar a voulu enlacer plusieurs thèmes dans son film et s'en explique en de longues envolées. Tous ses personnages sont des êtres qui vivent dans le risque: celui de mentir, de tricher, de se droguer, de vivre des amours défendues. Autre thème: le cinéma qui décrit ici l'avenir et fait bifurquer l'action. «Le réalisateur que j'ai mis en scène cherche, en tournant son film, à découvrir un secret, comme je le fais moi-même à l'écriture d'un scénario.» Il a également abordé la vengeance en tant que puissant moteur d'action.

Le cinéaste précise aussi avoir voulu montrer les effets pervers d'une éducation catholique étroite comme celle qu'il a connue en Espagne au cours des années 60. «Tout était basé sur le sentiment de culpabilité et la crainte du châtiment. Le titre de mon film, La Mauvaise Éducation, fait écho à ces déviations-là.» En l'écoutant, on se dit que l'Espagne et le Québec ont vécu le même combat, enfanté chacun leurs Feluettes respectives. Almodóvar termine sa conférence en nous disant son amour, puis repart comme il est venu, avec ses hantises et son sourire triste.