Une année cinéma faste et inspirée

<p>Porté par une poésie visuelle sur laquelle l’adversité n’a aucune prise, «Une affaire de famille»<em> </em>est un film qui reste.</p>
Photo: Métropole Films

Porté par une poésie visuelle sur laquelle l’adversité n’a aucune prise, «Une affaire de famille» est un film qui reste.

Le cru 2018 a été faste au cinéma, entre un Spike Lee ayant retrouvé la grande forme, un Michael Haneke ayant encore l’heur de troubler comme personne et un Paul Schrader plus inspiré que jamais. À défaut d’être réellement née, puisqu’elle l’était déjà, l’étoile de Lady Gaga a crû en brillance. Une véritable résurrection, en revanche, que celle de Pauline Julien… Et c’est sans oublier ce chef-d’œuvre d’Hirokazu Kore-eda, Palme d’or sortie juste à temps pour clore l’année en beauté. Tour d’horizon.

La famille la plus inoubliable

Dans la vie, on a la famille que l’on a, mais aussi, parfois, celle que l’on choisit. Si le thème de la filiation est omniprésent chez Hirokazu Kore-eda, cette idée précise, qui court en filigrane de ses plus récents films, trouve son aboutissement dans son nouveau Une affaire de famille, Palme d’or plus tôt cette année. Les Shibata, famille pauvre qui joint les deux bouts grâce à divers larcins, y réservent maintes surprises et maints déchirements. Porté par une poésie visuelle sur laquelle l’adversité n’a aucune prise, c’est là un film qui reste. — François Lévesque

Photo: Films Séville

Le plus beau contre-emploi de cinéaste

Désigné meilleur long métrage canadien au TIFF, La disparition des lucioles voit le très doué Sébastien Pilote délaisser les portraits mâles en fin de parcours en optant pour l’exact contraire, soit le récit initiatique d’une jeune fille pour qui tout commence. Dans la mire de son affranchissement : un père absent, un beau-père navrant et un confident adulescent. En sortant ainsi de sa zone de confort, le cinéaste signe une œuvre lumineuse portée par l’interprétation pleine de nuances et d’assurance de Karelle Tremblay. — François Lévesque

Photo: Twentieth Century Fox

Le plus beau contre-emploi d’interprète

Can You Ever Forgive Me s’attarde aux dernières années de Lee Israel, biographe géniale s’étant sabotée à force d’alcoolisme et de misanthropie, et devenue faussaire autant par hasard que nécessité. Une Melissa McCarthy aussi émouvante que jubilatoire, sans fard, met son bagout caractéristique au service d’un personnage qui devait être insupportable dans la vraie vie, mais qui se révèle au cinéma une antihéroïne absolument irrésistible. Un supplément d’âme dans l’interprétation, nul doute. — François Lévesque

Photo: Mars films

La superhéroïne de l’année

La désolation actuelle de la société américaine ne devrait jamais nous faire oublier que ce pays engendre aussi des êtres exceptionnels. Ruth Bader Ginsburg, juge à la Cour suprême, mérite que le cinéma s’attarde à son envergure intellectuelle et à ses actions déterminantes. Le documentaire RBG, de Julie Cohen et Betsy West, et On the Basis of Sex, de Mimi Leder, fiction évoquant le début de sa carrière, rendent chacun à sa façon hommage à cette femme qui ne s’en laisse pas imposer. Pas même par Donald Trump. — André Lavoie

Photo: Mosfilm

Le retour de l’année

Revoir sur grand écran des copies soigneusement restaurées de chefs-d’œuvre d’Andreï Tarkovski constitue une grande expérience cinéphilique. À quelques mois d’intervalle, Le sacrifice (1986) et Andreï Roublev (1966) nous ont rappelé à quel point le cinéaste russe avait du septième art une conception aussi noble qu’exigeante. Et que chacun de ses films, peu importe le genre ou le pays où ils furent tournés, ressemble à une cathédrale: on y pénètre sur la pointe des pieds, le souffle coupé. — André Lavoie

Photo: Walt Disney Pictures

La marée noire de l’année

Nul n’avait vu venir le succès colossal de la superproduction afro-américaine Black Panther de Ryan Coogler, tirée de comic books. Peuplé de héros noirs dans son royaume de Wakanda, perle d’une Afrique aux ressources illimitées, le film a insufflé une vraie fierté à toute une jeunesse aux cheveux crépus. Utopie spectaculaire afrofuturiste sur mélange de rap et de musiques africaines, cette marée noire fut un grand événement de 2018. — Odile Tremblay

Photo: K-Films Amérique

Splendeurs et misères de la perversité

Quand le très rhomérien Emmanuel Mouret se frotte à la production d’époque, le résultat est vraiment jouissif. Adaptant Diderot dans Mademoiselle de Joncquières, le cinéaste français se frotte avec brio à la comédie romantique de perversité (avec un rien des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos) en donnant la vedette à une Cécile de France au sommet de son talent, à travers une entreprise vengeresse et des dialogues formidables. — Odile Tremblay

Photo: Métropole Films

La finale la plus perverse

Le jour où Michael Haneke fera l’unanimité n’est pas venu. On peut épiloguer longtemps sur les tares de Happy End, dont la radicalité n’a rien à envier à celle qui caractérisait Caché ou Funny Games, mais la conclusion foudroyante de ce lugubre portrait de famille sur fond de crise migratoire donnait froid dans le dos. Le cinéaste autrichien fait preuve de cohérence, conviant à nouveau l’actrice Isabelle Huppert (La pianiste, Amour, etc.) à prendre part à l’aventure. L’actrice n’est pas du genre à se défiler. — André Lavoie

Photo: Universal Pictures

Les perruques de l’année

Le cinéaste américain Spike Lee a lancé sur un air de comédie son BlacKKKlansman, expérience vécue d’un flic noir de Chicago infiltrant le Ku Klux Klan. Les perruques afros rondouillardes et taillées comme les buissons d’une haie de lauriers ajoutent à la note d’humour d’un film qui joue avec l’esthétisme des années 1970, en faisant le plein de caricatures : suprémacistes blancs dégénérés, Black Panthers enfiévrés et ombre omniprésente de Trump renvoyant la balle du racisme dans le camp du jour. — Odile Tremblay

Photo: Warner Bros.

La star démaquillée de l'année

Lady Gaga dans A Star Is Born de Bradley Cooper. À travers ce remake de films classiques, la très pop et burlesque chanteuse de Just Dance, légende de tous les happenings, soudain sans fards, dégage une humanité troublante. Aux côtés de Cooper en chanteur country, la voici vedette montante. Elle en fait parfois des tonnes, inégale certes, mais attachante, émouvante et authentique, son talent d’actrice émerge et promet de s’épanouir. — Odile Tremblay

 

Profession, chanteuse engagée

On a fait grand cas de la performance de Lady Gaga dans A Star Is Born, mais elle ne fut pas la seule chanteuse à briller au cinéma cette année, certaines disparues, d’autres bien vivantes, toutes éblouissantes. Même si peu de choses unissent Pauline Julien (Pauline, intime et politique, de Pascale Ferland), Christa Päffgen (Nico, 1988, de Susanna Nicchiarelli) et M.I.A. (Matangi/Maya/M.I.A., de Steve Loveridge), elles forment un chœur de voix singulières et inspirent par leur désir d’absolu. — André Lavoie

 

La suite québécoise de l'année

Après ses premiers volets autobiographiques 1981 et 1987, le Québécois Ricardo Trogi nous a fait rigoler avec 1991, meilleur biofilm de sa saga. Jean-Carl Boucher s’est révélé décapant dans cette virée en Italie en quête de la femme de sa vie. L’autodérision, l’action rebondissante et la folie joyeuse de cette comédie se posaient sur un thème peu traité ici : les tribulations des voyages de ressourcement personnel, bien différents des rêves qu’on s’en fait. — Odile Tremblay

 

Des nouvelles du Canada

Pas du genre à vous déplacer pour le cinéma de l’autre solitude? Secouez votre torpeur pour découvrir Indian Horse, l’histoire bouleversante, et authentique, d’un jeune Ojibwé passionné de hockey, mais dont l’existence sera marquée par la dureté implacable des pensionnats autochtones. Beaucoup d’émotions, des interprètes fabuleux et la maîtrise d’un «jeune» cinéaste, Stephen S. Campanelli, vieux routier de la caméra, dont la carrière a souvent croisé celle d’un certain Clint Eastwood. — André Lavoie

 

La distribution la plus inspirante

Des non-professionnels hormis Robin L’Houmeau et Debbie Lynch-White, les vedettes de Happy Face, d’Alexandre Franchi, font preuve de générosité autant que de courage. Avec un lâcher-prise inspirant, Keith Widgington, Alison Midstokke, Eddie Ramon Ruiz Jr., Cyndy Nicholsen et David Roche exhibent leurs singularités faciales, tour à tour scarifiés ou atteints de maladies cutanées rares, réunis dans un récit qui interroge sans ambages une obsession collective pour la perfection. — François Lévesque

Photo: EyeSteel Films

La crise spirituelle la plus prenante

Dans l’ambiance austère d’un presbytère de Brooklyn, le révérend Toller songe à un monde en perdition, à une Église qu’il abhorre, et surtout, à ce fils mort à la guerre après qu’il l’eut encouragé à s’enrôler. Crises morales et spirituelles, violence qu’on inflige et que l’on s’inflige : Paul Scharder (scénariste de Taxi Driver) est un virtuose dans la création de personnages mâles torturés, isolés et tentés par une action radicale. Le protagoniste du brillant First Reformed est l’un de ses plus forts. — François Lévesque

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.