Festival de Cannes - Le ciel de Tarantino

Quentin Tarantino
Photo: Agence Reuters Quentin Tarantino

Cannes — Quentin Tarantino est aux anges. Pour le cinéaste de Pulp Fiction, Cannes, cette petite ville de la Côte d'Azur qui devient une fois par année la capitale du cinéma, est le ciel. Rien de moins. En tout cas, c'est le mot qu'il utilise, «ciel», en flottant sur son nuage, heureux d'avoir été nommé président du jury de la compétition officielle. Heureux d'être adopté par cet Olympe où règnent les dieux de la cinéphilie. Cannes lui a toujours porté chance.

En 1992, son premier long métrage, Reservoir Dogs, avait été présenté ici en sélection officielle. Quatre ans plus tard, il remportait la palme d'or avec Pulp Fiction. Cette année, le voici président du jury tandis que son Kill Bill - Vol. 2 est projeté hors concours. «Les trois fois que je suis venu à Cannes, mes rêves sont devenus réalité», lance-t-il. Pas question pour lui de se laisser déranger par les revendications des intermittents du spectacle. «Je suis venu pour voir et juger des films. C'est ce que je ferai.» Dont acte!

Quentin Tarantino a beau être un réalisateur brillant et atypique ainsi qu'un cinéphile de longue date, il demeure américain et conquérant. Est-il si conscient des difficultés des petites cinématographies nationales qui essaient de pousser à l'ombre d'Hollywood? On dirait que non. Sa sympathie va pourtant aux cinémas de la marge, mais ils semblaient un brin naïfs, hier, ses exposés sur une industrie cinématographique gagnante.

Il faut dire que chaque fois qu'un réalisateur américain dirige le jury de Cannes, il doit se prononcer sur sa grosse industrie maison et recevoir les boulets rouges tirés dans sa direction. Ça agace visiblement Tarantino, ce rôle-là, mais il enfile l'uniforme, défend bravement Los Angeles, ses bobines et ses gros sous.

«Il est facile et drôle de démoniser Hollywood, répond-il, mais au cours des années 50, 60, 70, plusieurs pays avaient leur propre star-système, l'Italie par exemple, et, grâce aux acteurs que les gens allaient voir, leur industrie du cinéma était vivante. Une industrie, c'est le fait d'avoir toutes sortes de films: des comédies, des polars, des romances, des films d'auteur. On propose tout ça chez nous, mais il est possible d'y arriver ailleurs.»

Hier, la Britannique Tilda Swinton ne s'est pas laissé enflammer longtemps par les arguments de Tarantino. «Le star-système dont vous parlez me semble bien narcissique. On peut viser d'autres types de films qui ne sont pas basés sur les vedettes, justement, mais sur le climat, le propos... »

Des visions du septième art, il en existe plusieurs. Sur le jury de Cannes comme ailleurs. Le cinéaste américain ne jugera pas les films seul et les points de vue devraient s'affronter. À ses côtés, on retrouve trois actrices: la Française Emmanuelle Béart, la Britannique Tilda Swinton et l'Américaine Kathleen Turner. Deux réalisateurs: Tsui Hark, de Hong Kong, mais aussi l'Américain Jerry Schatzberg. Une romancière: l'Américaine d'origine haïtienne Edwidge Danticat. Un acteur-scénariste: le Belge Benoît Poelvoorde. Un critique et directeur de festival: le Finlandais Peter Von Bagh.

Les horizons du jury sont très différents. On se demande si l'osmose se fera et quels clans se formeront tout au long du rendez-vous de films, comme cela est de mise partout pour les jurys.

Chose certaine, Quentin Tarantino, dont les films-chocs et souvent sanglants puisent beaucoup au cinéma asiatique, n'entend pas arriver face à l'écran avec des à-priori en faveur d'un genre ou d'un autre. Même si les films asiatiques sont effectivement nombreux en compétition cette année.

«Il n'y a pas de recette toute faite, dit-il, surtout devant 19 films avec différents styles, de divers pays. On le saura quand on les verra!» La question l'agace. D'autant plus lorsque certaines voix insistent pour demander s'il ne se laissera pas détourner par des considérations politiques quand il aura à juger le documentaire de son compatriote Michael Moore, si anti-Bush et si virulent. «On aime ou on n'aime pas les films qu'on voit. La politique n'a rien à voir là-dedans! Chose certaine, quand on a trop d'attentes, on sort souvent de la projection déçu. Mieux vaut ne rien chercher, et alors, on trouve.»

La comédienne française Emmanuelle Béart connaît Cannes comme sa poche. Elle est venue cinq fois ici, comme interprète, l'année dernière en deuil de son compagnon, toujours en état de fragilité. Se retrouver de l'autre côté de la clôture est pour elle un autre rôle, différent, plus cérébral. Avant de diriger le jury du FFM il y a deux ans, l'interprète de Manon des sources avait toujours refusé de participer à ces comités qui évaluent la valeur d'oeuvres complètement différentes. Elle a changé d'avis sur la question, qualifie sa participation au jury de Cannes de grand honneur.

Le Belge Benoît Poelvoorde (acteur de C'est arrivé près de chez vous, Les convoyeurs attendent, etc.) est un cabotin toujours drôle. À la question classique «comment jugerez-vous les films que vous verrez?», il répond, imperturbable: «Je suis très déçu de n'avoir pas été élu président du jury et j'en garde une amertume. Je n'ai jamais été sélectionné. Je n'ai jamais rien gagné à Cannes. J'ai l'intention de me venger et de faire gagner un médiocre.» À suivre au palmarès...