«Vox Lux»: la voix de la perdition

Natalie Portman a beau se jeter corps et âme dans le rôle qu’elle joue comme une lionne en cage, Celeste n’est que surface clinquante.
Photo: Entract Films Natalie Portman a beau se jeter corps et âme dans le rôle qu’elle joue comme une lionne en cage, Celeste n’est que surface clinquante.

Il arrive qu’un film constitue une épreuve. Que de le regarder de bout en bout s’avère particulièrement ardu du fait qu’à tout moment, on est pris d’une envie irrépressible de rouler des yeux. Écrit et réalisé par Brady Corbet, Vox Lux, qui a divisé la critique à Venise, est un film comme ça. On y relate la perte d’innocence puis la déchéance spirituelle d’une chanteuse adolescente qui, devenue jeune femme, se transforme en vedette-monstre, au propre comme au figuré. Cela, sur fond de tuerie scolaire, au passé, puis d’attentat terroriste, au présent.

Le film démarre de manière prometteuse, en 1999, avec une mise en place impressionniste qui distille une tension sourde. Une maison anonyme d’un quartier délabré, à l’aube. Un drapeau américain en lambeau, deux coups de feu étouffés… La nuit suivante, un adolescent gare un véhicule près d’un bâtiment de brique, puis rentre à pied en marchant au milieu d’une route presque déserte. Il a les cheveux mi-longs et l’air hagard. Lorsqu’on le revoit le lendemain matin, il s’est coupé les cheveux très courts et s’est enduit les paupières de maquillage ; son manteau arbore un col en fourrure synthétique. Son look glam-rock androgyne jure avec la mitraillette qu’il brandit soudain dans la classe où il vient de faire irruption.

C’est le prologue, et le meilleur de ce qu’offrira Brady Corbet en matière de réalisation.

Rescapée du massacre mais grièvement blessée à la colonne vertébrale, Celeste, 14 ans et très pieuse, participe peu après à une messe où elle chante sa douleur, séquence ouvrant le premier chapitre.

Dès lors, son destin est scellé : l’hymne qu’elle a composé est récupéré à la grandeur du pays et, peu après, sa carrière est lancée par un agent expérimenté.

En compagnie de sa soeur Eleonor, qui est aussi dévote qu’elle, l’adolescente américaine a tôt fait de découvrir l’alcool, la drogue et, bien sûr, le sexe. Bref, de « sombrer dans le péché », pour demeurer dans la rhétorique catholique dans laquelle baigne cette partie du film. Une débauche qui survient non pas aux États-Unis, mais lors d’un séjour en Europe, tiens donc.

Diatribes pompeuses

Dans la foulée, Celeste a une aventure d’un soir avec un chanteur célèbre donnant dans le rock et non dans la pop comme elle, qui, dans ses propres mots, aspire à rendre les gens joyeux en les empêchant de trop penser à tout ce qui va mal dans le monde. Au gré de la conversation surécrite qui s’ensuit, on apprend que le tireur écoutait la musique dudit chanteur.

Le second chapitre, dans lequel on découvre une Celeste adulte, en 2017, débute également par une fusillade. Celle-ci survient sur une plage et est perpétrée cette fois par un groupe terroriste dont les membres portent des masques dorés associés à la chanteuse superstar. De baume sur la souffrance, Celeste en est venue à inspirer la violence, entre autres ambiguïtés dont la pseudo-profondeur se passe, semble-t-il, de développement.

Dès lors, Celeste est plongée malgré elle dans une crise de relations publiques que vient gérer avec diligence sa relationniste. Or, Celeste se relève déjà d’un scandale impliquant stupéfiants, accident de voiture avec blessé et formulation de propos racistes.

S’ajoutent des rapports désormais conflictuels avec sa soeur et sa propre fille adolescente, ces deux dernières aussi unidimensionnelles et dénuées d’un arc dramatique l’une que l’autre. Oui, mais Celeste, au moins, est une protagoniste complexe dans ses failles et forte dans ce qu’elle représente, c’est-à-dire une femme talentueuse qui a réussi, comme l’explicite l’une des répliques… Non ? Non.

Natalie Portman a beau se jeter corps et âme dans le rôle qu’elle joue comme une lionne en cage, telle qu’écrit et contextualisé par Brady Corbet, Celeste n’est, à l’instar de la réalisation, que surface clinquante. L’apparente complexité de son héroïne, Corbet tente de la générer au moyen de diatribes tour à tour incohérentes ou pompeuses : voir la tirade au resto, entre autres passages DQ (c.-à-d. « de quessé ? »).

Étalage réac

Parlant de prétention, le sous-titre, « A 21st Century Portrait », est éloquent quant à la valeur que le cinéaste accorde à son film dont le discours confus est alourdi çà et là par une narration en voix hors-champ. Facile, le procédé est appelé en renfort pour donner du coffre aux personnages, en vain. Pour ce qui est du lien suggéré entre violence de masse et culture populaire, la démonstration reste nébuleuse.

Et il y a cette impression qui émerge, graduellement, d’un film qui n’aime pas, ou enfin qui craint, les femmes. En effet, tous les personnages féminins — tous — sont définis en tant que figures manipulables (la soeur, la fille) ou manipulatrices (la relationniste, Celeste), avec en périphérie un homme, un seul, lucide (l’agent).

La coupe déborde à la fin lors d’une révélation qu’on s’abstiendra de dévoiler, si ridicule soit-elle, impliquant que Celeste serait revenue d’entre les morts en tant que corruptrice de l’humanité (pendant qu’on se laisse distraire par l’industrie du divertissement et ses icônes, on ne s’attaque pas aux problèmes du monde, peu ou prou).

Bref, la musique pop, c’est mal (mais le rock aussi), et celles qui la chantent avec plus de succès que de sincérité sont la lie de l’humanité. Ah, et méfiez-vous des garçons maquillés et surtout, ne mettez jamais les pieds en Europe au risque d’en revenir dévoyé. Ou quelque chose du genre.

Vient un temps où, devant cet étalage d’associations insidieusement réactionnaires, on renonce à comprendre, à défaut de détourner les yeux.

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Vox Lux

★ 1/2

Drame de Brady Corbet. Avec Natalie Portman, Jude Law, Stacy Martin, Raffey Cassidy. États-Unis, 2018, 110 minutes.