«Tia et Piujuq»: les amitiés imaginaires

Un monde sépare le quotidien d’un Nunavut parfois âpre de celui infiniment meurtri d’une Syrie à feu et à sang. Entre les deux, la cinéaste Lucy Tulugarjuk a imaginé une oasis au centre de laquelle deux fillettes en perte de repères iront puiser du réconfort. Tia et Piujuq donnent leurs noms à ce film sans prétention, à hauteur d’enfants, qui, sous ses imperfections, charme par sa pureté de coeur et d’esprit.

Premier film de l’actrice Lucy Tulugarjuk (vue notamment dans Atanarjuat : la légende de l’homme rapide, le bijou de Zacharias Kunuk), Tia et Piujuq raconte la rencontre improbable entre une Syrienne de 10 ans, Tia, et une Inuite du même âge, Piujuq. Par le truchement d’un portail magique, Tia, qui vient d’emménager dans un Montréal effervescent qui la déroute, se retrouvera propulsée dans la toundra arctique où elle se liera avec une Piujuq esseulée.

Le fil narratif est quelque peu grossier, même pour un jeune public. Le récit balbutie et hoquette à l’occasion, donnant tantôt trop de clés, tantôt pas assez. Le jeu des comédiens est crispé dans certaines scènes, mais il gagne en naturel au fur et à mesure que l’amitié des deux fillettes se construit. Une vraie chimie lie d’ailleurs les jeunes actrices, dont les histoires personnelles croisent la fiction. Tia Bshara est une jeune réfugiée syrienne dont la famille a été parrainée par la Ville de Rimouski tandis que Nuvvija Tulugarjuk est originaire du Nunavut (et accessoirement fille de la réalisatrice, actrice et chanteuse de gorge).

La réalisation souffre de cassures maladroites accentuées par des transitions oniriques qui détonnent. Cela n’empêche pas les fulgurances poétiques d’émerger çà et là. À Montréal, d’abord, une ville qui est dépeinte par Lucy Tulugarjuk avec un réalisme que l’on sent plein d’amour. Ce Montréal des ruelles, bigarré et multiethnique, sonne très juste. Le mélange des langues, du français à l’anglais en passant par l’arabe et l’inuktitut, y est tout naturel.

Idem pour la beauté nue d’Igloolik qui hypnotise et apaise. Sur la grève de galets, l’été s’étire paresseusement entre un ciel céruléen et une eau cristalline tandis que la grand-mère de Piujuq égrène le temps jusqu’au prochain gel dans le cocon de son camp d’été. Des plans à couper le souffle permettent d’apprécier la palette subtile du couvert végétal qui dessine des formes d’ocres et de verts spectaculaires.

L’insertion de leçons de mythologie inuite, tissée de phénomènes magiques et d’apparitions mystérieuses, est trop forcée. On aurait aussi pris plus de finesse dans l’entrelacement de ces univers au demeurant porteurs d’une belle lumière. On aurait surtout pris plus de cette franche camaraderie hors du temps et des normes entre Tia et Piujuq, qui nous ramène à l’essentiel de l’expérience humaine.

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Tia et Piujuq

★★★

De Lucy Tulugarjuk, avec Tia Bshara, Nuvvija Tulugarjuk, Eiman Aljaber, Ghaiss Gharibet, Madeline Ivalu et Jacky Qrunnut. Québec, 2018, 79 minutes. À l’affiche au cinéma Moderne de Montréal les 23 et 28 décembre et les 3 et 5 janvier.