«Une affaire de famille»: le mieux pour qui?

Une affaire de famille est un film porté par une poésie visuelle sur laquelle l’adversité n’a aucune prise.
Photo: Métropole Films Une affaire de famille est un film porté par une poésie visuelle sur laquelle l’adversité n’a aucune prise.

Dans la vie, on a la famille que l’on a, mais aussi, parfois, celle que l’on choisit. Si le thème de la filiation est présent dans la majorité des films d’Hirokazu Kore-eda, cette idée précise court en filigrane de ses plus récents surtout. Jamais encore, toutefois, ne s’était-elle manifesté avec autant de force que dans son nouveau long métrage Une affaire de famille. Lauréate de la Palme d’or plus tôt cette année, cette oeuvre constitue pour le cinéaste japonais un autre sommet.

Un sommet formel, narratif et émotionnel par l’auteur, quand même, des déjà exceptionnels Nobody Knows et Still Walking.

L’action démarre dans un magasin d’alimentation où entrent un homme et un petit garçon qu’on présume être son fils. Le mouvement de la caméra est souple et la musique, plutôt joyeuse. Le père prend un panier, désinvolte…

Puis, voici que le duo se met à voler des denrées avec une efficacité redoutable.

De fait, les apparences sont trompeuses dans Une affaire de famille (Shoplifters lors de son dévoilement à Cannes). Ce, en ce qui concerne les personnages autant que l’histoire, qui conte le quotidien ardu de la famille Shibata.
 

Approche allusive

Le père Osamu, la mère Nobuyo, la fille Aki, le fils Shota, sans oublier la grand-mère Hatsue, logent tous dans un minuscule appartement tokyoïte. Mais justement, Nobuyo n’est-elle pas trop jeune pour être la maman d’Aki ? Et pourquoi Shota, qui aime pourtant de toute évidence partir en vadrouille avec lui, refuse-t-il d’appeler Osamu « papa » ?

Graduellement, Kore-eda répondra à ces questions qu’il aura habilement suscitées en amont, son scénario privilégiant les allusions et les remarques révélatrices aux explications.

On mentionnait l’existence difficile du clan : à ce chapitre également, le cinéaste préfère l’observation à la description. Il regarde vivre — et le spectateur avec lui — la famille Shibata, dont chacun des membres pousse à la roue de leur subsistance commune. La grand-mère avec sa maigre pension, la mère avec un emploi à temps partiel dans une buanderie, la fille en posant dans un club adulte spécialisé, le fils en volant de concert avec le père, ce dernier victime d’un accident du travail…

Sans leurs à-côtés criminels, il est limpide que les Shibata ne survivraient pas.

Tension constante

C’est ainsi de cette pauvreté, qu’on ne devine pas au premier abord et sur laquelle on ferme d’autant plus facilement les yeux, qu’il est question. Cela, sous la surface volontiers souriante de repas animés et d’échanges complices. Rien n’est ce qu’il paraît être, on l’évoquait, l’action disant une chose souvent contredite, ou plutôt complexifiée, en sous-texte.

Il en résulte une tension constante, presque insoutenable, entre les instants de bonheur et les circonstances malheureuses.

Précaire, l’équilibre ambiant sera compromis par — fait-il s’en étonner — le plus improbable des agents perturbateurs : une fillette laissée à elle-même dans la nuit glacée et que, par pure bonté, Osamu décide de ramener avec lui.

Enlèvement ? s’interroge-t-il ensuite, inquiet en dépit de ce que les parents de la gamine visiblement maltraitée tardent à signaler sa disparition. « On ne demande pas de rançon et on ne la garde pas prisonnière », remarque Nobuyo, qui se prend vite d’affection pour l’enfant, et vice versa. Bref : toujours ces apparences en porte-à-faux avec ce qu’il en est vraiment.

À terme, et c’est ce qui rend le film si déchirant, ce qui « convient » tant aux yeux de la loi que des traditions n’est pas ce qu’il y a de mieux pour la marmaille ayant trouvé refuge dans le giron d’Osamu et Nobuyo (Lily Franky et Sakura Ando sont tout spécialement bouleversants). Le plus tragique est qu’ils en viennent eux-mêmes à croire qu’ils ne sont pas assez bien.

Ils sont faillibles, certes, ils sont hors-la-loi, c’est entendu, mais leurs crimes ne font-ils pas pâle figure si on les compare à ceux que perpètrent impunément ces mieux nantis qu’on dénonce en vain ? Kore-eda, malgré l’indubitable empathie qu’il éprouve pour ses personnages, ne minimise pas l’ampleur des dilemmes moraux en présence, non plus qu’il ne se montre complaisant par rapport aux faiblesses et aux mauvaises décisions du couple, qui n’en est dès lors que plus poignant, qui n’en est dès lors que plus humain.

Un film qui reste

Une affaire de famille est un film porté par une poésie visuelle sur laquelle l’adversité n’a aucune prise. C’est un film qui reste.

On l’emporte avec soi, en pensées, y revenant inopinément… On sent des larmes monter alors que défilent en boucle des scènes si justes qu’elles semblent avoir été arrachées au réel.

On revoit cette séquence à la plage où sont réunies trois générations d’êtres démunis, mais pour quelques instants encore, pas à plaindre. Parce qu’ils rient. Parce qu’il se sont choisis.

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Une affaire de famille (V.O. avec s.-t.f.)

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Drame social de Hirokazu Kore-eda. Avec Lily Franky, Sakura Ando, Mayu Matsuoka, Kairi Jō, Miyu Sasaki, Kirin Kiki. Japon, 2018, 121 minutes.