Le cinéaste Michel Ocelot au futur antérieur avec «Dilili à Paris»

On doit à Michel Ocelot les merveilleux «Kirikou et la sorcière», «Azur et Asmar», et «Princes et princesses».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir On doit à Michel Ocelot les merveilleux «Kirikou et la sorcière», «Azur et Asmar», et «Princes et princesses».

Dilili, fillette mélanésienne venue à Paris pour participer au « Zoo humain » de l’Exposition universelle, vient de clore son engagement mais n’entend pas rentrer chez elle. C’est qu’en dépit d’un séjour prolongé, elle n’a guère vu les merveilles de la Ville Lumière, qui brille dans tous les sens du terme en cette Belle Époque. Justement, Orel, un jeune coursier à vélo, se propose de la lui faire visiter. Tout irait pour le mieux si ce n’était de ce sinistre groupe sectaire, les Mâles-Maîtres, qui multiplie les enlèvements de petites filles.

Pas effrayée du tout, Dilili investiguera telle l’héroïne d’un roman de Gaston Leroux, et recevra ce faisant l’aide des femmes les plus illustres du moment. Défilent ainsi, dans la nouvelle offrande animée de Michel Ocelot, la scientifique Marie Curie, la sculptrice Camille Claudel, la cantatrice Emma Calvé, l’auteure Colette, la comédienne Sarah Bernhardt…

En dépit de sa toile de fond historique, Dilili à Paris paraît d’emblée avoir été conçu dans la foulée des récents mouvements TimesUp et MeToo. On songe aussi aux rapts d’adolescentes perpétrés au Nigeria par le groupe djihadiste Boko Haram.

Rencontré lors d’un récent passage à Montréal, Michel Ocelot, à qui l’on doit les merveilleux Kirikou et la sorcière, Azur et Asmar, et autres Princes et princesses, révèle pourtant que le projet remonte à au moins dix ans. « Je mets toujours six ans pour faire un long métrage, et je l’écris avant cela. Par ailleurs, les sujets terribles que j’aborde ici, il y a longtemps qu’ils existent. »

Photo: Mars films Dilili poursuit le tricycle d’Orel sur un boulevard parisien.

« Terrible » est bien le mot, le sort réservé aux petites filles kidnappées frappant en effet l’imaginaire, et pour cause : confinées dans les souterrains parisiens et rendues invisibles par des vêtements noirs qui les couvrent des pieds à la tête, elles servent entre autres de reposoirs aux infâmes Mâles-Maîtres, hostiles à toute forme d’avancée dans les droits des femmes.

Par tous les moyens

Fruit d’une longue gestation, donc, Dilili à Paris traite en fin de compte d’enjeux auxquels Michel Ocelot s’est très tôt intéressé, et plus encore après qu’il eut pris conscience des privilèges que lui confère son statut d’homme blanc (ce que ses héros Kirikou, Asmar et Dilili ne sont pas).

« Enfant, je n’ai jamais compris qu’on puisse penser que les femmes étaient inférieures aux hommes, parce que je ne le voyais pas. Ma mère et ma soeur étaient sensationnelles, mes amies également… Puis, en grandissant, j’ai réalisé — j’ai appris — qu’il y avait encore pire que cette perception fausse, que partout dans le monde, on maltraite les femmes, on les viole, on les tue. Dans tous les pays. »

Après une pause, le cinéaste reprend : « Il y a plus de femmes tuées en temps de paix que durant les guerres. Les guerres sont peu de choses par rapport à ce que les hommes infligent aux femmes au quotidien. Toutes les dix secondes dans le monde, on mutile une petite fille sexuellement. Et n’est-ce pas toutes les quatre secondes qu’on donne en mariage une fille mineure ? On ne parle pas assez de ces horreurs. Il faut en être conscient, et il faut lutter, par tous les moyens possibles. L’animation, c’est mon moyen à moi. »

Le conte de fées

Si chacun des films de Michel Ocelot tire sa source d’un désir de transmettre quelque chose qui lui importe, Dilili à Paris est peut-être celui qui, jusqu’à présent, lui tient le plus à coeur.

« Celui-là, il vient de mes tripes. Mais attention, je suis un artiste, et je veux donner du plaisir aux gens. Pour ce faire, j’utilise mon langage, le seul que je connaisse et qui m’intéresse, c’est-à-dire le conte de fées. Le conte de fées me permet d’aborder tous les sujets sans qu’on se méfie, cela, tout en créant de la beauté. »

C’est assurément le cas dans l’allègre et pimpant Dilili à Paris, divers lieux et monuments parisiens ayant été photographiés puis retouchés afin de servir de décors aux personnages animés, ces derniers affichant cette espèce de réalisme naïf qu’on aime tant chez Michel Ocelot.

« Bref, il ne s’agit pas d’élaborer un pamphlet politique. En même temps, mon souhait est que l’heure et demie passée, les spectateurs repartent avec, au-delà de la joie et de la décontraction, une conscience renouvelée de choses à faire, peut-être. »

D’ailleurs, Michel Ocelot ne se borne pas à dénoncer. Non plus qu’il dépeint tous les hommes comme mauvais, loin de là : contribuent à la quête de Dilili les Louis Pasteur, Marcel Proust, Henri de Toulouse-Lautrec, Ferdinand Von Zeppelin, notamment. Par l’entremise de son héroïne, le cinéaste cherche une solution.

« Je parle d’un problème très grave en le symbolisant par les Mâles-Maîtres, mais je propose aussi l’antidote : la civilisation occidentale. C’est une civilisation qui a commis des abominations comme toutes les autres, mais je crois qu’elle est bonne et doit se développer. Quant à la décision de camper le récit durant la Belle Époque, je l’ai prise en m’apercevant au gré de mes lectures que lors de cette période en particulier, de grands esprits travaillèrent dans toutes les directions, poussèrent dans toutes les directions, et innovèrent dans toutes les directions. Une période florissante, en somme, durant laquelle on vit pour la première fois accéder au premier plan, avec force détermination, des femmes remarquables. »

Ceci n’étant certainement pas étranger à cela.

Dilili à Paris prend l’affiche le 21 décembre.