«Une affaire de famille»: l'esprit de famille d'Hirokazu Kore-eda

La famille que le réalisateur met en scène dans «Shoplifters» répond en surface au modèle traditionnel nippon des trois générations vivant sous le même toit.
Photo: Métropole Films La famille que le réalisateur met en scène dans «Shoplifters» répond en surface au modèle traditionnel nippon des trois générations vivant sous le même toit.

L’action se déroule à Tokyo. Sans le sou, la famille Shibata vivote, les boulots de tout un chacun ne suffisant pas à assurer la subsistance des membres du clan. D’où le fait que certains d’entre eux sont passés maîtres dans l’art du vol à l’étalage ou sont devenus des as pickpockets. Un soir, Osamu, le père, et Shota, un gamin perdu qui a rejoint les rangs des Shibata, tombent sur une fillette abandonnée dans le froid. En la recueillant, ils mettront sans le savoir à mal l’équilibre précaire qui régit leur existence à tous. Avec Une affaire de famille, Palme d’or à Cannes, Hirokazu Kore-eda poursuit son exploration des liens filiaux en tant que point de départ de questionnements plus vastes, comme il le confirme lui-même en entrevue.

Pour mémoire, on doit entre autres au cinéaste japonais les magnifiques Nobody Knows, sur des enfants qui tentent de cacher au monde l’abandon de leur mère, et Tel père, tel fils, Prix du jury à Cannes, sur deux familles affrontant l’annonce d’un mélange de poupons quelques années plus tôt.

« Mes seuls films centrés exclusivement autour d’une famille sont Still Walking [sur un vieux couple et ses deux enfants qui commémorent chaque année la mort du fils aîné] et After the Storm [sur un père absent coincé dans l’appartement de sa mère avec son ex-femme et leur fils pendant un typhon]. Dans ces films, tous les événements se produisent au sein de la famille, et je les ai conçus en gardant une focalisation très serrée », précise Hirokazu Kore-eda.

Malgré soi

Photo: Ander Gillenea Agence France-Presse Hirokazu Kore-eda lors du Festival international du film de Saint-Sébastien en septembre dernier

En réalité, poursuit-il, ce motif récurrent de la famille ne lui trotte jamais dans la tête au moment d’écrire un film. Son apparition quasi systématique (Air Doll et The Third Murder constituent des exceptions notables) survient dans un second temps.

« Ce qui se produit plutôt, c’est que lorsque j’ai l’idée d’aborder un certain thème, il y a une famille qui s’immisce. Par exemple, Notre petite soeur [sur trois soeurs dans la vingtaine qui découvrent que leur défunt père a eu une autre fille en seconde noce] pourrait être décrit comme un film à propos d’une famille, mais je crois pour ma part qu’il s’agit davantage d’un film sur une ville et une époque. Le titre original japonais est d’ailleurs Umimachi Diary, ou Journal d’une ville côtière — et non Journal de quatre soeurs. C’est un film qui parle d’un monde plus grand que la cellule familiale, un monde où les gens arrivent et d’où ils repartent… »

Mutations tranquilles

Il en va de même pour Une affaire de famille (présenté sous le titre Shoplifters à Cannes), qui utilise encore ladite cellule familiale comme ancrage pour mieux observer, de nouveau, « une époque », et non plus tant « une ville » qu’une société. Car en filigrane, Kore-eda s’interroge ici sur la promptitude que l’on peut avoir à juger des infractions mineures liées à la pauvreté telles celles commises par les Shibata, alors que l’on sait pertinemment que des crimes — économiques notamment — beaucoup plus graves sont perpétrés sans poursuite ni condamnation.

Enfin, la famille que le cinéaste met cette fois en scène, si elle répond en surface au modèle traditionnel nippon des trois générations vivant sous le même toit, est comme souvent dans ses récents films reconstituée, voire en mutation. Ce n’est pas anodin.

Et le cinéma d’Hirokazu Kore-eda de poursuivre sa subtile et fascinante évolution…

Une affaire de famille (Shoplifters) prend l’affiche le 21 décembre.