Palmarès 2018: les 15 films de l’année

Scène tirée de «Roma», d’Alfonso Cuarón
Photo: Netflix Scène tirée de «Roma», d’Alfonso Cuarón

De Cuarón à Ramsay, de Dupuis à Giroux, nos critiques ont rassemblé le meilleur d’une fournée contrastée.

Roma

Rejetons Netflix tant qu’on voudra, Roma d’Alfonso Cuarón (Gravity) est un chef-d’oeuvre contemplatif en noir et blanc porté par une grâce et une virtuosité stupéfiantes. Sur un scénario adapté de l’enfance du cinéaste en banlieue de Mexico, ce parcours d’épreuves de la servante autochtone du foyer (Yalitza Aparicio) ouvre une fenêtre sur le Mexique des années 1970, avec sa violence, ses fêtes, ses vertiges, sa famille déchirée captés par une caméra numérique à large format et un mixage sonore envoûtants. — Odile Tremblay


 

À la porte de l’éternité (At Eternity’s Gate)

Lui-même un artiste visuel réputé, Julian Schnabel s’arrime à l’âme tourmentée de Vincent Van Gogh comme personne avant lui. Évoquant son approche sur Le scaphandre et le papillon, le cinéaste établit une proximité quasi palpable avec le protagoniste qu’incarne un Willem Dafoe comme possédé. Souvent subjective, mais pas que ça, la caméra semble branchée par un fil invisible à l’esprit du peintre. Le niveau d’intimité atteint est tel qu’on a l’impression de se trouver aux côtés de Van Gogh alors qu’il s’apprête à franchir l’ultime seuil, celui de l’éternité. — François Lévesque


 

À tous ceux qui ne me lisent pas

J’avoue un faible pour ce premier long métrage du Québécois Yan Giroux, librement inspiré des années de maturité du poète jusqu’au-boutiste Yves Boisvert. L’atmosphère survoltée, l’interprétation puissante de Martin Dubreuil dans ce rôle sur mesure, la poésie âpre de la caméra de Ian Lagarde posée sur la vie quotidienne et les visions intérieures font de cette figure de poète alcoolique et sans concession une icône de ferveur libératrice. — Odile Tremblay


 

Boy Erased

On aimerait croire qu’il s’agit de lubies d’un autre temps, quasiment moyenâgeux, et pourtant demeure la conviction que l’homosexualité est une maladie. Et qu’elle peut se guérir. Cette aberration, d’abord décrite par l’auteur Garred Conley, a trouvé son chemin sur grand écran avec Joel Edgerton, qui propose une description sensible, pertinente du calvaire d’un adolescent (Lucas Hedges) sur le point d’être broyé par la religiosité de ses parents (Nicole Kidman et Russell Crowe). Une oeuvre essentielle sur l’obscurantisme de notre époque. — André Lavoie


 

Burning : les granges brûlées

Huit ans après Le poème, Lee Chang-dong offre une autre méditation où le mélancolique côtoie le macabre, Burning, récit d’un aspirant écrivain forcé de sortir de son inertie existentielle, se mouvant en un mystère au mitan. Dès lors, tout ce qui a précédé revêt un sens différent, parti pris s’incarnant à la mise en scène, d’une virtuosité pleinement perceptible qu’a posteriori, par la répétition d’actions clés proposées en de subtiles variations pour un suspense à combustion lente envoûtant et riche de sous-texte social. — François Lévesque


 

Chien de garde

Peut-on jamais échapper à son milieu, à son sang ? C’est l’une des questions que pose ce premier long métrage rentre-dedans de Sophie Dupuis, qui tient les promesses décelées dans ses courts. On y suit deux frères embringués dans les magouilles d’un oncle avec Verdun, la nuit, en toile de fond. La cinéaste tire de grandes performances de sa distribution : Maude Guérin en matriarche de miel et de fiel, Théodore Pellerin en « adulescent » instable et surtout Jean-Simon Leduc en roc qui se fissure. Choix du Canada pour l’Oscar du film en langue étrangère. — François Lévesque


 

Faute d’amour

Témoin d’une dispute où ses parents se renvoient sa garde avec acrimonie, un garçon s’enfuit. Point de départ cruel mais lucide pour Andreï Zviaguintsev, qui maintient une ambiguïté oppressante quant au devenir de l’enfant. Sa cellule familiale a valeur de microcosme d’un monde qui, occupé à se tirer l’égoportrait, ne réalise pas qu’il court à sa perte en compromettant ce qu’il a de plus précieux. La brutalité psychologique de la démonstration n’a d’égale que l’élégance de la réalisation, le film distillant une impression prégnante de cauchemar éveillé.— François Lévesque


 

Isle of Dogs

Ses acteurs ressemblent parfois à des marionnettes, et ses univers à des décors de théâtre : pas étonnant que Wes Anderson excelle autant en animation (Fantastic Mr. Fox) qu’en prises de vues réelles (The Grand Budapest Hotel). Nouvelle réussite incontestable, même auprès de la gent canine, que ce conte à la sauce japonaise fourmillant de toutous pourvus de voix fidèles à ce maître américain du cinéma, dont Bill Murray. Et toujours teintées de cette délicieuse ironie qui rend Anderson si singulier. — André Lavoie


 

Jusqu’à la garde

Ce n’est pas la première radiographie d’une crise conjugale et familiale, mais celle-ci, de Xavier Legrand, s’avère d’une précision résolument radicale, et impitoyable. Dès les premières images et pendant de longues minutes, nous voilà devant les visages crispés et opaques d’un couple brisé (prodigieux Léa Drucker et Denis Ménochet) ; ils nous entraînent avec eux jusqu’au bord du gouffre. Tout cela grâce à la maîtrise exemplaire d’un réalisateur qui n’en est pourtant qu’à ses débuts. Vivement la suite. — André Lavoie


 

La douleur

Emmanuel Finkiel, cinéaste attitré de la Shoah, en adaptant le récit autobiographique La douleur de Marguerite Duras, a enfanté une oeuvre bouleversante portée par l’interprétation exceptionnelle de Mélanie Thierry. À travers l’attente anxieuse du mari déporté Robert Anthelme, c’est tout le Paris de l’Occupation qui surgit avec son climat de peur et de délation, ses courages, ses lâchetés, entre les ombres et lumières de ce beau film grave et poignant. — Odile Tremblay


 

Le poirier sauvage

Cette oeuvre magnifique du Turc Nuri Bilge Ceylan se gagne avec sa longue mise en situation. Mais quelle mise en scène et quels plans admirables ! Cette histoire d’un apprenti écrivain entre le village et Istanbul, parmi le chant du coq et les bêlements des moutons, paraît parfois bavarde, mais des vérités sont dites sur le pays, la filiation, l’écriture avec moments d’anthologie, discussions viriles et dénouement sublime qui saisit au coeur. — Odile Tremblay


 

Les scènes fortuites

L’année a débuté de belle façon avec cet ovni dans le paysage cinématographique québécois, quelque chose entre la pochade étudiante, le film choral et le journal intime d’un réalisateur tourmenté. Au carrefour de tout cela, cette comédie fauchée, signée par un acteur capable de porter plusieurs chapeaux à la fois, amuse par sa vision ironique d’un petit milieu se prenant parfois très au sérieux. Ce n’est pas le cas de Guillaume Lambert, qui a convié beaucoup d’amis pour nous le prouver. — André Lavoie


 

Le cowboy (The Rider)

Perle baroque et hybride, The Rider, anti-western contemporain de la Sino-Américaine Chloe Zhao, fut distribué par Sony Picture un an trop tard, le privant de son rendez-vous avec les Oscar. Injustice ! Car cette docu-fiction ultrasensible sur un jeune champion équestre métis, handicapé après une mauvaise chute, joué par le vrai protagoniste (Brady Jandreau) et sa famille, à hauteur d’humains et d’équidés, brûle de tendresse et de vérité sur fond de nature menacée. — Odile Tremblay


 

Three Identical Strangers

Même Dead Ringers, de David Cronenberg, passe pour une romance à côté de ce documentaire percutant de Tim Wardle sur trois jumeaux identiques séparés à la naissance, ignorant l’existence de leurs frères… de même que leur famille adoptive. Les retrouvailles à l’âge adulte, d’abord festives, prennent vite une tournure dramatique, les hommes étant victimes d’expérimentations scientifiques douteuses. Un portrait sans concession d’une Amérique obnubilée par le progrès, héritage de l’euphorie de l’après-Deuxième Guerre mondiale. — André Lavoie


 

Tu n'as jamais vraiment été là

À partir d’une prémisse digne d’une série B, un mercenaire spécialisé dans le sauvetage de jeunes filles prises en plein complot politique, Lynne Ramsay crée une oeuvre hypnotique, immersive. De gros plans confinant presque à l’abstraction s’assemblent en une trame visuelle claire alors que, de fulgurances hallucinées en montage sonore élaboré, on pénètre la psyché traumatisée d’un Joaquin Phoenix magnétique. Portée par un dépouillement impressionniste, la démarche de Ramsay est l’essence même du cinéma. — Francois Lévesque



 

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