Peter Hedges, dépendance affective

Sans rien enlever à Lucas Hedges, Julia Roberts est particulièrement captivante en femme jamais complètement désespérée, car prête à tout pour sauver la chair de sa chair.
Photo: Entract Films Sans rien enlever à Lucas Hedges, Julia Roberts est particulièrement captivante en femme jamais complètement désespérée, car prête à tout pour sauver la chair de sa chair.

Pour bien des gens, la fête de Noël revêt une grande importance symbolique. En cette occasion, la famille se rassemble autour du traditionnel sapin, échange vœux et cadeaux, et pour quelques heures, prétend que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Ceci expliquant cela, il est un sous-genre tout entier de films campés durant cette période qui s’attardent à montrer, par l’humour ou le drame, combien les choses sont en réalité plus compliquées qu’il n’y paraît. Avec son fils prodigue qui rentre au bercail le jour dit alors que ses proches le croyaient en cure de désintoxication, Le retour de Ben souscrit au second courant tout en abordant un enjeu brûlant. Lequel enjeu, confie Peter Hedges, se trouve à l’origine même de son film.

« Le projet est né de mon désir de traiter de la crise des opioïdes qui ronge les États-Unis. Il s’agit d’une véritable épidémie, d’une crise humanitaire majeure sur laquelle on ferme les yeux », explique le réalisateur d’Un festin à New York (Pieces of April), autre récit d’une famille dysfonctionnelle se déroulant, celui-là, à l’Action de grâce.

« Je voulais aborder ce sujet sous un angle très humain, intime. J’ai envisagé une histoire d’amour, puis j’ai songé à me concentrer plutôt sur une relation entre un frère et une sœur, mais de fil en aiguille, j’en suis arrivé à la conclusion qu’au fond, le plus grand amour qui soit, c’est celui qu’une mère porte à son enfant. »

De fait, Le retour de Ben (Ben Is Back) est relaté au premier chef par Holly, la mère qu’incarne Julia Roberts dans une performance d’ores et déjà célébrée.

Funeste spirale

D’un premier mariage, Holly a eu Ben (Lucas Hedges) et Ivy (Kathryn Newton), et d’un second, avec Neal (Courtney B. Vance), la petite Lacey (Mia Fowler). Victime d’un accident sportif quelques années auparavant, Ben a développé une dépendance aux antidouleurs consommés sous prescription avant de migrer vers les drogues dures. Cette cure, la troisième, est aussi celle de la dernière chance.

Contre l’avis de son conjoint et surtout de sa fille, qui devient invisible dès lors que reparaît le fils chéri, Holly accepte que Ben passe 24 heures avec eux à la seule condition qu’il ne la quitte pas d’une semelle.

On s’en doute, rien ne se déroulera comme prévu et, au terme de cette journée en forme d’odyssée, Holly en apprendra plus qu’elle ne l’aurait voulu sur Ben. Ben qu’elle couve et couvre vaille que vaille, mentant au besoin aux siens, tout comme lui qui leur ment à tous.

Chimie immédiate

D’ailleurs, il n’est pas exagéré d’évoquer une dépendance, non pas toxicomane mais émotionnelle, de la mère par rapport à son fils. « Tout à fait, opine Peter Hedges. Un des principaux symptômes d’une famille aux prises avec un problème de toxicomanie est le déni et le recours des membres entre eux au mensonge, délibéré ou par omission. Je trouvais important de montrer, d’une part, qu’en croyant agir au mieux pour son fils, Holly devient parfois sans le vouloir une partie du problème, et que d’autre part, le problème devient aussi une partie de Holly. »

Pour l’anecdote, c’est Julia Roberts qui insista pour que Ben fût joué par Lucas Hedges (Manchester by the Sea, Lady Bird), et non Peter Hedges, son père.

« Une fois Lucas à bord, il a fallu déterminer comment nous allions gérer notre rapport réalisateur-acteur. C’est Lucas qui a réglé la question de manière toute simple en prenant sur lui de m’appeler Peter ou Pete sur le plateau, et jamais papa. Juste ce détail a suffi pour que l’équipe n’y pense plus. Je dois toutefois préciser que la chimie entre Lucas et Julia a été si forte, si vite, que mon rôle a surtout consisté à ne pas me placer en travers de leur chemin. Ils ont trouvé en eux un lieu sûr commun, très complice et très joyeux, qui leur a permis d’aller où ils devaient aller, émotionnellement. »

À cet égard, l’un des principaux défis de la chronique familiale tient, selon le scénariste et réalisateur, au bagage relationnel souvent implicite. « Quand les interprètes ne font connaissance qu’au premier jour du tournage, ça peut être ardu de faire ressentir ce passif. C’est dans les échanges de regards, dans le non-dit… Bref, comme réalisateur, lorsqu’on assiste à une rencontre comme celle entre Julia et Lucas, c’est plus qu’un soulagement : c’est magique. »

Aucun ego

Sans rien enlever à Lucas Hedges, Julia Roberts est particulièrement captivante en femme jamais complètement désespérée, car prête à tout pour sauver la chair de sa chair.

Comme dans ses meilleures compositions (Erin Brockovich, Closer, August : Osage County), Roberts parvient à dissiper son aura de star, un avantage autant qu’un handicap, afin que n’existe plus que le personnage.

« C’est évidemment une préoccupation lorsqu’on fait appel à elle. Elle est… Julia Roberts. Ça ne s’explique pas. Mais elle se présente sans prétention, sans entourage. Ce n’est jamais à propos d’elle ou de son image ; de la caméra qui doit ou non la filmer sous tel angle. Elle n’a pas d’ego par rapport au processus. Seul compte l’authenticité du personnage, du moment. Peu importe ce que ça implique. »

Cette dernière phrase, en l’occurrence, est à l’image de l’amour de Holly pour son fils.

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Le retour de Ben

À l’affiche le 21 décembre