Cinéma - Cannes, 57e, première

Les policiers pullulent sur le site du Festival de Cannes, moins pour s’opposer aux intermittents que par crainte d’attentats.
Photo: Agence Reuters Les policiers pullulent sur le site du Festival de Cannes, moins pour s’opposer aux intermittents que par crainte d’attentats.

Cannes — Le Festival de Cannes commence aujourd'hui et ne serait pas lui-même sans quelques menaces planant en gros nuages gris sur sa baie. Cette année, ceux-ci ont pris la forme des intermittents du spectacle, qui réclament une révision de leur régime d'assurance-chômage et sont descendus sur la côte pour brasser la cage. En 2003, leur barrage avait bloqué la tenue du Festival de théâtre d'Avignon. Cannes n'avait l'intention ni d'abdiquer ni de poser en monstre d'insensibilité. Elle avait joué la carte diplomatique.

Hier midi, une manifestation regroupant les restaurateurs et hôteliers de la ville de Cannes réclamait un festival sans perturbations. Les retombées du grand rendez-vous du cinéma s'élèvent à près de 120 millions d'euros pour les commerçants de la ville. Pas question qu'ils laissent la vache à lait se tarir. Un affrontement s'annonçait donc. Mais...

En douce France, manifester est un sport national. Tout le monde comprend ça et, au besoin, pousse à la roue. Voilà qu'en fin de journée hier, la direction du festival, main dans la main avec la mairie, s'est entendue avec les manifestants pour leur offrir le théâtre municipal comme lieu de travail, accueillir leur délégation sur les marches rouges à la soirée d'ouverture, organiser conférence et rencontre de presse ainsi qu'un pique-nique bon enfant avec le public. Ouf! Le pire est évité.

À la veille du grand événement, on notait d'ailleurs, face au palais, davantage de CRS en uniforme que de manifestants. Les policiers pullulent ici (près de 700, dit-on), moins pour s'opposer aux intermittents que par crainte d'attentats. L'horreur de Madrid n'est pas loin derrière et les scénarios catastrophe se vivent aussi en dehors des écrans...

Basta! Il y aura des films et un cru qui s'annonce appétissant, mélange d'anciens et de modernes, à vue de nez bien dosé avec une volonté de s'ouvrir. Du moins, c'est ce que m'a affirmé Thierry Frémaux, délégué général du festival, responsable de la sélection officielle. «Cette année, on a voulu donner le sentiment d'élargissement géographique, mettre aussi de nouveaux noms de cinéastes sur la carte, a-t-il précisé. La sélection de l'année dernière fut très critiquée, dans un contexte international extrêmement tendu. On a redonné la parole au cinéma sans faire de concessions. Voilà! À vous de juger!»

Premier constat: bien des habitués de la compétition officielle, Youssef Chahine, Zhang Yimou, Abbas Kiarostami, Jean-Luc Godard, etc., atterrissent dans d'autres sections du festival: hors concours ou à «Un certain regard». Thierry Frémaux laisse entendre que leurs oeuvres sont plus marginales et plus expérimentales que d'habitude, d'où leur absence de la course à la palme.

Il y a volonté de laisser place à une relève tout en gardant des incontournables, en cherchant à résoudre la quadrature du cercle. Le fait que Quentin Tarantino, enfant chéri de la Croisette (Palme d'or avec Pulp Fiction), soit le président du jury en plus de présenter hors concours Kill Bill - Vol. 2 met les pendules à l'heure d'une certaine modernité.

On verra en ouverture Pedro Almodóvar avec La Mala Educacíon, une oeuvre qui touche à l'intimité du grand cinéaste madrilène. Celui-ci n'avait pas reçu la palme pour Tout sur ma mère et s'en était retourné fort marri. Cette fois-ci, son film se retrouve hors compétition, ce qui règle la question. Il remonte le cours de son enfance romancée avec la découverte des premiers émois amoureux, de la passion du cinéma, à l'ombre d'un prêtre pédophile. Le jeune Mexicain Gael García Bernal y joue trois rôles et sera aussi la vedette du film de Walter Salles en Che Guevara, doublant ses chances d'obtenir un prix d'interprétation.

Bien sûr, on surveillera de près La vie est un miracle d'Emir Kusturica, sur fond d'amour et de conflit serbo-croate. On dit le film kusturicien au cube avec ses thèmes habituels et son écriture baroque. Avec deux palmes d'or derrière la cravate, ce surdoué pourrait en briguer une troisième.

Son grand concurrent sera certes Wong Kar-Wai avec 2046. Le cinéaste chinois d'In The Mood For Love est un créateur de tout premier plan. Et 2046, dérive autour de l'écriture et des souvenirs perdus, pourrait faire événement.

Événement aussi, mais pour son propos avant tout: Farhenheit 911, de Michael Moore (désavoué par le distributeur Disney). Il y a deux ans, en accompagnant ici Bowling For Columbine, Moore rouvrait la voie de la compétition au documentaire. Il s'y engouffre encore. Son pamphlet anti-Bush interroge le 11 septembre 2001 et met un couac sur les versions officielles avec force poings sur la table.

Toujours aux États-Unis, les frères Coen, vieux habitués de la Croisette, concourent avec l'amusant plutôt que magistral Ladykillers. La palme ne devrait pas être américaine cette année.

À surveiller: Carnets de voyage (Diários de motocicleta), du Brésilien Walter Salles, road-movie avec un angle social engagé et Che Guevara en figure de proue. Ce film pourrait être dans la lignée de son poignant Central Do Brasil.

Comme une image introduit la Française Agnès Jaoui dans la compétition cannoise. Salade de saison douce-amère, la cinéaste s'y donne la vedette au côté de son compagnon Jean-Pierre Bacri et y décline le doute de soi sous toutes ses formes. Clean, d'Olivier Assayas, mêlera le français, l'anglais et le cantonais dans une quête féminine de respectabilité. Autre Français qui atterrit pour la première fois en compétition, le gitan Tony Gatlif, avec Exils, voyage à travers la musique et les paysages méditerranéens.

On se promènera à travers les genres, notamment celui de l'animation dans Innocence, du Japonais Mamoru Oshi, science-fiction avec manga, comme dans l'américain Shreck 2, sympathique monstre qui avait déjà eu les honneurs de la compétition cannoise pour sa première mouture (sans rien rafler).

Place aux Asiatiques, dont les Coréens Park Chan-Wook avec Old Boy, un violent polar, et Hong Sangsoo avec La femme est l'avenir de l'homme, mariant amitié et nostalgie. Le Japonais Kore-Eda Hirokazu, à travers Nobody Knows, aborde un monde enfantin en autarcie. Le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul explore l'initiation virile dans Tropical Malady.

En force également, les cinéastes d'Amérique latine: l'Argentine Lucrecia Martel avec La Niña Santa et Walter Salles. Ajoutez un Italien, Paolo Sorrentino, avec Les Conséquences de l'amour, un Autrichien, Hans Weingartner, avec The Edukators, et le Britannique Peter Hopkins, qui accompagne The Life And Death Of Peter Sellers. On marchera souvent en terres peu connues, découvrant de nouveaux cinéastes avec des détours à travers les sections parallèles, surtout la Semaine de la critique avec CQ2 de Carole Laure. À demain!