«Joueurs»: le jeu de l’amour et du hasard

Tahar Rahim confère l’intensité requise à Abel, un aimant vers lequel Ella (Marie Monge) est irrépressiblement attirée.
Photo: Axia Films Tahar Rahim confère l’intensité requise à Abel, un aimant vers lequel Ella (Marie Monge) est irrépressiblement attirée.

À la lecture du synopsis du film Joueurs, on se surprend à penser autitre de la célèbre pièce Le jeu de l’amour et du hasard. Non que l’intrigue du premier long métrage de Marie Monge ait quoi que ce soit en commun avec celle de Marivaux. En effet, Joueurs relate l’amour fou qui naît entre Ella, restauratrice prématurément usée par la vie, et Abel, beau parleur dont chaque déclaration sonne comme une gageure. Il l’entraînera à sa suite dans un Paris interdit, celui du jeu illégal, d’où l’improbable association avec le titre en question.

Joueurs, c’est l’histoire d’un couple moderne pris dans les arcanes d’un film noir d’antan. C’est le récit d’une passion furieuse entre deux amants qui, contrairement au spectateur qui a apparemment vu plus de films qu’eux, ignorent être d’emblée maudits. Non, il ne s’agit pas d’une simple boutade.

C’est le célèbre critique Roger Ebert qui, excédé par les agissements illogiques ou aberrants de certains personnages, énonça un jour cette fort intéressante théorie selon laquelle trop de films, se voulant pourtant réalistes, paraissent exister dans un univers parallèle où les personnages n’ont jamais fréquenté de cinémas. Y auraient-ils été, au cinéma, qu’ils sauraient exactement ce qui les attend, tant leurs actions relèvent de clichés éculés. Certes, chaque fois qu’il y recourut par la suite, Ebert formulait ce reproche avec une pointe d’humour, mais l’argument de fond tenait et tient toujours.

Cela s’applique surtout au personnage d’Ella, aux décisions que lui commande l’intrigue. Au commencement, Stacy Martin joue Ella avec un mélange parfait d’impassibilité et de renfrognement sourd qu’Abel a l’heur de désamorcer d’un sourire ou d’une oeillade. Puis, tandis qu’Ella passe de la curiosité à la fascination et à la dépendance en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « vraisemblance », prévaut dès lors une vulnérabilité hagarde en porte à faux avec la force de caractère établie auparavant.

Inoubliable dans Un prophète, de Jacques Audiard, Tahar Rahim confère l’intensité requise à Abel, personnage à la fois opaque et esquissé à gros traits, un aimant vers lequel Ella est irrépressiblement attirée.

Autre modèle

Les archétypes qu’ils incarnent tous deux évoquent par ailleurs cet autre modèle américain parent du film noir, novateur en son temps, qu’est Bonnie and Clyde, d’Arthur Penn. Le cinéma français a souvent usé de ce qui est depuis devenu une formule, de Tir à vue, de Marc Angelo, pour le pire, à Sur mes lèvres, de Jacques Audiard, bis, pour le meilleur.

À ce chapitre, Joueurs s’avère un film du milieu. Sans réelle trouvaille narrative pour renouveler ladite formule des amoureux criminels, le scénario a néanmoins ses forces, notamment une attention aux détails de la vie professionnelle d’Ella (et de glisser une référence à Ella Fitzgerald dans le dialogue pour appuyer non seulement l’influence américaine, mais aussi la nostalgie). Quoique, comme on le disait, la courbe dramatique de cette dernière pose problème, en cela que la jeune femme change bien vite ses habitudes, pour ne pas dire sa personnalité.

Vers le glauque

Quant à la réalisation de Marie Monge, elle se fait tour à tour effervescente et éthérée au temps de l’émerveillement et des batifolages insouciants, avec direction photo tendance monochrome pour des tableaux impressionnistes, tel le doré pour la richesse soudaine au poker clandestin suivi de la blancheur sous la couette au petit matin.

Graduellement, le look glisse vers le glauque, à mesure qu’approche l’inévitable. Car on sait d’office comment cette histoire-là se terminera. Là, encore, contrairement aux protagonistes, qui décidément auraient gagné à aller davantage au cinéma.

Joueurs

★★ 1/2

Drame de Marie Monge. Avec Stacy Martin, Tahar Rahim, Bruno Wolkowitch, Karim Leklou, Marie Denarnaud. France, 2018, 105 minutes.