«Le chant d’une sœur»: la religieuse silencieuse

«Le chant d’une sœur», c’est la complainte d’un lien brisé au sein d’un clan.
Photo: Filmopton International «Le chant d’une sœur», c’est la complainte d’un lien brisé au sein d’un clan.

Le regard que pose la documentariste Danae Elon sur la société israélienne comporte mille nuances, et s’il peut paraître militant à certains, il n’est certes pas unidimensionnel. Car Danae Elon a longtemps vécu aux États-Unis, et habite maintenant à Montréal : entre les deux, il y a eu cette fascinante parenthèse décrite dans P.S. Jerusalem, où elle observait sa difficile intégration, et celle de sa famille, dans un pays marqué par de profondes divisions. Son rêve d’une cohabitation harmonieuse entre Juifs, Palestiniens et expatriés de différents pays s’est vite fracassé contre le mur de la réalité politique explosive de ce coin du monde.

Cette ouverture à l’autre ne pouvait que la conduire vers des univers en apparence étrangers au sien, dont celui de l’Église orthodoxe grecque. Après La chambre du patriarche, qui levait le voile sur les dessous douteux d’un vaste scandale immobilier, elle poursuit son exploration dans Le chant d’une sœ​ur, observation d’une profonde fracture au sein d’une famille depuis longtemps dispersée.

Son film aurait pu s’intituler « Le soliloque d’une sœur »tant l’une, Marina, parle beaucoup et l’autre, Tatiana, très peu. Car Tatiana est également religieuse, retirée du monde depuis plusieurs années, recluse dans un monastère en Grèce après avoir vécu en Israël auprès de ses parents, des Russes qui avaient fait le choix de s’établir là-bas pour ensuite partir vivre aux États-Unis. Ne reste plus là-bas que Marina, mère célibataire établie avec son fils à Haïfa, visiblement meurtrie par cette séparation d’avec sa sœur. On comprend d’ailleurs que c’est à l’adolescence, à la faveur d’une visite impromptue dans un monastère à Jérusalem, que le destin de Tatiana fut scellé, si fascinée par ce monde qu’elle ne voudra plus le quitter. Au point de mettre sa famille à distance, pour ne pas dire à l’écart.

Danae Elon observe la situation de près et sa présence, si discrète soit-elle, constitue un détonateur, un prétexte à des retrouvailles longtemps attendues par Marina, de même que par leur mère, à qui Tatiana refuse d’adresser la parole, ne serait-ce que de façon virtuelle. Comme les choses ne sont expliquées que par ce que les protagonistes disent à voix haute, tout le film semble enrobé d’un mystère, particulièrement autour de la figure énigmatique de Tatiana, que l’on pourrait bien croire sous l’emprise d’un quelconque gourou. L’autorité morale de cet homme qui dirige ce groupuscule spirituel apparaît incontestable, et il se garde bien de se montrer devant la caméra.

En fait, c’est ce mutisme qui donne toute sa force à ce portrait familial étonnant, montrant à quel point une fratrie résiste parfois mal à un certain fanatisme religieux (peu importe lequel…), brisant aussi le mythe de la plénitude qui émanerait de ces lieux de prière isolés. Danae Elon saisit quelques moments qui battent en brèche les clichés les plus tenaces, dont un échange à bâtons rompus avec la « mère supérieure » qui en dit long sur sa vraie nature et celle de ses semblables.

Le chant d’une sœ​ur, c’est la complainte d’un lien brisé au sein d’un clan dont la trajectoire sinueuse illustre toute la complexité de notre temps et l’impact encore brûlant des remous qui ont marqué le XXe siècle. Pour Marina, le XXIe s’avère tristement spirituel, et cette réalité, douloureuse à ses yeux, lui a dérobé sa sœur…

Le chant d’une sœur (V.F. de A Sister’s Song)

★★★ 1/2

Documentaire de Danae Elon. Canada, 2018, 80 minutes.