Bernardo Bertolucci, cinéaste entre deux rives

Le cinéaste vient de s’éteindre à Rome à 77 ans à la suite d’un long cancer.
Photo: John Sciulli Getty Images Agence France-Presse Le cinéaste vient de s’éteindre à Rome à 77 ans à la suite d’un long cancer.

Pour certains, son nom rime avec le scandale du Dernier tango à Paris, qui n’aura pas fini de résonner par-delà sa sortie en 1972 à l’heure des libérations sexuelles. La fameuse scène de sodomie (simulée à l’écran), entre un veuf américain (Marlon Brando) et une jeune femme (Maria Schneider, 19 ans), valut au film de Bernardo Bertolucci son interdiction de projection en Italie et une immense gloire. Ni Marlon Brando ni le cinéaste n’avaient prévenu l’actrice que du beurre serait utilisé comme lubrifiant. Elle en aura été traumatisée à vie, ayant vécu l’épisode comme un viol. On dit que l’actrice n’a jamais pu commander par la suite de beurre au restaurant, tant l’imaginaire collectif y avait trouvé matière à fantasme. La libération récente de la parole des femmes fit du cas Schneider un exemple d’humiliation sur un plateau de tournage. « J’ai été horrible avec Maria », confessera tardivement le maître d’oeuvre du film.

Mais allez réduire Bertolucci, cinéaste discret, complexe, raffiné, déchiré entre le besoin de bousculer les cadres et la nostalgie d’une enfance privilégiée, à son machisme d’arrière-garde…

Un des derniers monstres sacrés du cinéma italien vient de s’éteindre à Rome à 77 ans à la suite d’un long cancer et comment le placer dans une case ? Entre le désir sauvage à traquer et le sens de l’histoire, il embrassa large. Le cinéaste du Conformiste, de 1900 et du Dernier empereur est aussi celui de l’ambiguïté, de la mémoire et de la sophistication stylistique. Sa coscénarisation avec Dario Argento du western spaghetti de Sergio Leone d’Il était une fois dans l’Ouest en 1968, devait nourrir plus tard sa propre légende.

Film posthume

Disparu à jamais ? Du moins, son film posthume Io et Te (Toi et moi) arrivera sur les écrans italiens dès la semaine prochaine sur une histoire de fratrie adolescente abîmée. Lui-même se sera-t-il jamais remis de son enfance ?

Chaque artiste est marqué par son berceau. Le sien le hantait et le révulsait.

Fils du poète, critique et professeur Attilio Bertolucci, et né à Parme dans un milieu privilégié et lettré, le cinéaste, qui versifia lui-même dans sa jeunesse, tenta de secouer les chaînes de sa classe sociale. En multipliant les confrontations, il nourrit son oeuvre de paradoxes.

Longtemps militant au Parti communiste, il était fasciné par le sulfureux et brillant Pasolini, dont il fut l’assistant sur Accattone, et ce dernier lui inspira son premier film, La commare secca en 1962. Prima della rivoluzione, en partie autobiographique, allait révéler la voix intime de Bertolucci deux ans plus tard, avec cet alter ego révolté contre les tous les pouvoirs, dans un film dégageant pourtant les parfums romantiques de La chartreuse de Parme, de Stendhal. Pris entre deux feux, à l’instar de ses personnages, le cinéaste.

L’héritage littéraire de Bertolucci, qui devait adapter plusieurs oeuvres d’écrivains, de Moravia à Borges en passant par Paul Bowles, demeure omniprésent dans ses films. De même l’étendue de sa culture.

Vrai chef-d’oeuvre, Le conformiste en 1970 avec Jean-Louis Trintignant, Dominique Sanda et Stefania Sandrelli, fresque politique italienne aux ressorts psychanalytiques éblouit la cinéphilie par sa force et sa maîtrise.

C’est grâce au triomphe du Dernier tango à Paris, succès dont la portée l’effrayait, que Bertolucci put trouver le budget pour sa saga politique 1900 (1976), à la prestigieuse distribution internationale : Robert de Niro, Gérard Depardieu, Burt Lancaster, Donald Sutherland, Dominique Sanda. À travers les destins parallèles de deux garçons nés dans une même propriété terrienne, l’un bourgeois, l’autre paysan, ces trajectoires suivaient un demi-siècle d’histoire italienne, entre revendications sociales et montée du fascisme.

Les voies d’ailleurs

Là où la plupart des cinéastes italiens, nés comme lui du néoréalisme, auront surtout tourné au pays, Bertolucci s’éclata ailleurs. Le cinéaste du Dernier empereur (filmé en partie à Beijing), d’Un thé au Sahara (Maroc) du Dernier tango à Paris (Paris), de Little Buddha (Bhoutan), de Dreamers (Paris) témoignent de ces appels du large.

Coiffé en 1988 de neufs Oscar, dont ceux du meilleur film et du meilleur cinéaste, Le dernier empereur, sur la vie de Puyi, ultime empereur de Chine ballotté par les vents de l’histoire, fut un événement cinématographique qui propulsa son nom partout. Premier film occidental tourné dans la Cité interdite, avec ses 19 000 figurants et ses six mois de tournage, son souffle épique et sa splendeur visuelle firent date. Le public s’y rua et pour cause.

Adapté d’un roman de Paul Bowles, écrivain américain établi à Tanger, Un thé au Sahara (1990) a pu sembler plus mince à certains après les ors et les fastes du Dernier empereur, mais cette histoire de couple en dérive au Maroc (John Malkovich et Debra Winger) avant le périple saharien de l’épouse sut dégager la poésie ironique du mirage de l’exotisme chez des Occidentaux.

Le Bertolucci des derniers films en a déçu plusieurs, surtout Little Buddha (1993) entre Amérique et Himalaya. Beauté volée (1996) dégageait parfois une certaine mièvrerie dans une Toscane distillant ses secrets et sa mélancolie. Quant à Dreamers, sur Mai 68 en 2003, sur fond de désespoir, d’érotisme et de révolution, il se laissait oublier. Reste que la signature d’ambiguïté du cinéaste demeurait chaque fois identifiable, avec quête de paradis égarés et de lendemains insaisissables, dont le grand Bertolucci ne cherchera plus l’étreinte sur la terre des hommes.