«Limonade»: destin acidulé

Mara a quitté sa Roumanie natale pour les États-Unis, espérant non pas le proverbial rêve américain, mais juste une existence meilleure. Aide-soignante, elle a fait la connaissance de Daniel, qu’elle vient d’épouser. La noce étant survenue à la onzième heure, soit juste avant l’échéance du visa temporaire de la jeune femme, les autorités migratoires sont sur le coup en la personne d’un officier aimant tout particulièrement abuser de son autorité. Premier film d’Ionana Uricaru, Limonade tire son titre du fameux adage voulant que, lorsque la vie ne donne que des citrons, autant en faire ladite boisson. Pour l’héroïne éprouvée qu’est Mara, cela prendra valeur de dure leçon.

Pour la petite histoire, la cinéaste s’est en partie inspirée de ses propres expériences auprès de l’Immigration américaine. D’où, nul doute, la dimension très intime de Limonade. L’acuité du regard, cette capacité de cerner, sans appuyer, toutes ces occasions où la protagoniste est traitée avec condescendance dans le meilleur des cas, et avec animosité dans le pire, n’est sans doute pas étrangère non plus à ce vécu.

La liste d’injustices que subit Mara (Malina Malovici, très juste) est longue, et certaines apparaissent d’emblée moins apparentes que d’autres. Et pourtant. Ainsi cet épisode, vers le début, lors duquel on lui inocule un vaccin sans la consulter à l’issue d’une visite médicale.

Abus de pouvoir

Plus manifestes s’avèrent les abus perpétrés par Moji, cet officier des services d’immigration dont les manières onctueuses cachent mal la misogynie sous-jacente. Et pire, bien pire.

On pense ici à deux scènes pénibles mais nécessaires illustrant ce qu’il peut en coûter d’outrages afin d’obtenir sa citoyenneté dans le « pays de la liberté ». Le fait que l’on « vit » presque entièrement le film à travers la perspective de Mara ajoute aux chavirements par lesquels passe le cinéphile.

Pour autant, cette figure antagoniste n’est pas le seul personnage en orbite autour de la protagoniste. Il y a évidemment ce mari de convenances, et un peu plus, par l’entremise duquel la cinéaste explore un type plus insidieux d’abus de pouvoir, péril que courent, davantage que quiconque, les femmes — c’est là le thème central.

Enfin, il y a ce fils de neuf ans (Milan Hurduc) qui vient rejoindre sa mère, silencieux, observateur. On le devine prématurément vieilli. Une scène, très courte, où on le voit écouter depuis sa chambre son nouveau beau-père en train d’invectiver sa mère constitue à dessein une rare occasion de changement de focalisation narrative.

Sobre et immédiat

À signaler : Limonade a été produit par Cristian Mungiu, Palme d’or pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours. D’ailleurs, Malina Malovici fut révélée par le cinéaste dans Baccalauréat.

Cela étant, la mise en scène d’Ioana Uricaru n’évoque en rien le travail de Mungiu. Sobre, la facture se veut quasi documentaire, un choix valable en théorie mais se traduisant hélas, en pratique, par un résultat quelque peu « drabe ».

Même absence de fla-fla dans l’écriture de Tatiana Ionascu et de la réalisatrice, avec cette fois une immédiateté seyant parfaitement à la proposition.

À terme, Limonade trouve une façon judicieuse de justifier son titre. En cela qu’à force de ne rencontrer que malheur au sein du système en étant honnête, Mara en viendra à apprendre les vertus du mensonge. Constat ironique, pour ne pas dire acidulé.

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Limonade (V.O. avec s.-t.f.)

★★★ 1/2

Drame social d’Ioana Uricaru. Avec Malina Manovici, Steve Bacic, Dylan Scott Smith, Milan Hurduc. Roumanie–États-Unis–Canada–Allemagne, 2018, 88 minutes.