«Transit»: dans la peau d’un mort

Ce parti pris radical de transposer l’action dans un présent plus ou moins intemporel permet au cinéaste de donner valeur de fable à l’épopée de Georg (remarquable Franz Rogowski, à droite, avec Paula Beer).
Photo: EyeSteelFilms Ce parti pris radical de transposer l’action dans un présent plus ou moins intemporel permet au cinéaste de donner valeur de fable à l’épopée de Georg (remarquable Franz Rogowski, à droite, avec Paula Beer).

Alors que le nazisme continue d’étendre sa domination sur l’Europe, Georg, comme tant d’autres juifs, a fui vers la France. Mais voici qu’àParis le spectre de l’Occupation plane. Avant de décamper, Georg, pour rendre service à une accointance et moyennant quelques billets, se rend chez un écrivain pour lui remettre une lettre. Vaine démarche : l’homme vient de se suicider. Emportant avec lui les papiers du défunt, Georg fonce vers Marseille. Comme tant d’autres exilés, il espère y trouver un passage vers l’Amérique latine. Minces, ses chances s’accroissent lorsqu’il prend l’identité du mort. Déjà périlleuse, sa situation se complique lorsqu’il s’éprend de Marie, la veuve qui ignore l’être. Tiré d’un roman d’Anna Seghers publié en 1944, Transitconstitue une autre offrande exquise du cinéaste Christian Petzold après Phoenix, oeuvre très parente.

Pour mémoire, Phoenix conte le destin d’une juive allemande au lendemain immédiat de la Deuxième Guerre mondiale qui, après une reconstruction faciale, renoue avec le mari qui l’a trahie sans révéler à ce dernier qui elle est vraiment.

Quiproquos identitaires et jeux de dupes sur fond mélodramatique assumé, revendiqué, et rehaussé par une atmosphère quasi onirique rendant plausibles les développements les plus invraisemblables, mélancolie amoureuse, rumination sur le sentiment de culpabilité des survivants : tout cela envoûtait dans Phoenix et éblouit encore davantage dans Transit, avec cette fois un surcroît d’audace formelle.

En effet, s’il maintient les données historiques de l’exil ayant engendré tout un courant littéraire, l’Exilliteratur, auquel appartient le roman de Seghers, Petzold transpose l’action dans un présent plus ou moins intemporel. Une gageure, c’est un euphémisme, qui aurait pu se retourner contre le film.

Au contraire, grâce à une maîtrise technique considérable et à l’apport combiné des collaborateurs réguliers Hans Fromm à la photo et Stefan Will à la musique, ce parti pris radical permet au cinéaste de donner valeur de fable à l’épopée de Georg (remarquable Franz Rogowski).

Une fable, on l’aura compris, qui aborde clairement, mais avec un raffinement ne souffrant aucun didactisme, les avancées actuelles de l’extrême droite de par le monde.

État du monde

La hardiesse cinématographique de Christian Petzold, cela dit, ne s’arrête pas à la toile de fond. Outre ce décor rempli d’éléments anachroniques, Transit recourt de manière ponctuelle à une voix hors champ narrant une action parfois subtilement divergente de celle que l’on voit.

Il en résulte une dissonance narrative fascinante qui, loin de nuire à la compréhension de l’intrigue, rend plutôt compte de la confusion toute contemporaine que nombre de cinéphiles ne doivent pas manquer de ressentir face à l’état du monde.

D’ailleurs, lorsqu’elle écrivit son roman pendant son exil au Mexique au début des années 1940, juste après avoir terminé La septième croix (adapté à Hollywood en 1944 par Fred Zinneman), sans doute Anna Seghers ignorait-elle que sa trame revêtirait de tels atours visionnaires près de 80 ans plus tard. Le paradoxe étant qu’elle s’en désolerait certainement, à juste titre.

Quoi qu’il en soit, et c’est aussi pour cela que l’art est nécessaire, le film que son ouvrage a inspiré s’avère aussi prenant qu’important.

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Transit (V.O. avec s.-t.f.)

★★★★ 1/2

Drame de Christian Petzold. Avec Franz Rogowski, Paula Beer, Lilien Batman, Godehard Giese. Allemagne, 2018, 101 minutes.