La chevauchée ironique

Liam Neeson joue le rôle d’un forain qui peine à subsister avec son spectacle.
Photo: Netflix Liam Neeson joue le rôle d’un forain qui peine à subsister avec son spectacle.

Après Bong Joon-ho, Alfonso Cuarón, et en attendant Guillermo Del Toro, au tour de Joel et Ethan Coen de gagner le giron de Netflix avec le western La balade de Buster Scruggs. À l’ère du tout-numérique, la société a su imposer son modèle de visionnement en flux continu au détriment de la salle, quoique, heureusement, ouverture il semble désormais y avoir de ce côté-là. Et devant la magnificence d’une œuvre comme celle que proposent les frères Coen, on ne peut que regretter le format du moniteur personnel, si grand soit-il. Un film comme celui-là gagne à se déployer sur un écran de cinéma.

Qu’il soit cela dit clair que les Coen, orfèvres du septième art, ont conçu chaque plan, des tableaux à vrai dire, de manière à ce que le format sied à ceux-ci. D’ailleurs, les auteurs de Fargo envisageaient une minisérie avant d’opter pour un film. De ce plan original subsiste une structure à sketchs : six récits distincts liés entre eux par l’Ouest américain abordé sous autant de facettes.

Ici, pas d’intrigue principale servant d’écrin à des sous-intrigues : La balade de Buster Scruggs (The Ballad of Buster Scruggs) est une anthologie s’ouvrant sur un vieux bouquin dont les illustrations vieillottes mais superbes annoncent palettes et atmosphères. On y revient à la fin de chaque histoire pour mieux commencer la suivante.

Six variations

La première d’entre elles donne son titre au film. Tim Blake Nelson y joue un cow-boy chantant dont l’allure débonnaire masque un tireur redoutable. Écrit il y a des décennies, ce segment est comme une rencontre entre le « spaghetti » de Sergio Leone et la fantaisie d’Opération Hudsucker (Hudsucker Proxy).

La seconde, « Near Algodones », voit le bandit de James Franco aux prises avec un commis de banque plein de ressources. Enlevé, ce volet s’achève sur une note mélancolique prenante.

« Meal Ticket » poursuit dans cette veine alors qu’un forain (Liam Neeson) peine à subsister avec son spectacle : les soliloques d’un homme au visage de Pierrot sans bras ni jambes (Harry Melling). Après le sable brûlant et les vastes étendues planes des précédents contes, place aux Rocheuses et à leurs pins majestueux lors d’un hiver beau mais sans pitié.

Isolement et ruminations encore dans « All Gold Canyon », cette fois dans une vallée enchanteresse où coule une rivière au fond étincelant de promesses minérales. Tom Waits y défend un chercheur d’or étonnamment respectueux de l’environnement.

Aller voir La balade de Buster Scruggs ou pas ? La réponse de François Lévesque.

 


Dans « The Gal Who Got Rattled », une jeune femme (Zoe Kazan) prenant part à une caravane de pionniers va de malheurs en déconvenues, à la merci qu’elle est de la sottise des hommes, laquelle revêt maints visages. Cette partie est la plus remarquablement écrite : la gravité couve sous l’humour au commencement, puis le rapport s’inverse lentement, inéluctablement.

Le film — et le livre — se clôt sur « The Mortal Remains », un périple nocturne en diligence conjurant l’esprit de Washington Irving, de Nathaniel Hawthorne… et des existentialistes. Un équipage disparate, un mort sur le toit parmi les bagages, et Brendan Gleeson qui entonne une complainte poignante après que tout un chacun eut débattu de la nature humaine jusqu’à l’apoplexie.

Rien de surnaturel ne survient, et pourtant, une aura hantée se dégage de ce segment-là. Étrangement cependant, et c’est là un rappel qu’outre leurs talents combinés de scénaristes et de réalisateurs, les Coen sont aussi des monteurs chevronnés (sous pseudonyme), on a l’impression que la boucle est bouclée et que l’on pourrait revenir illico à la première histoire, sans heurts ni accrocs.

Une vision du monde

Un contexte mythique, donc, peuplé de figures et de situations archétypales : fusillade de saloon, duel au soleil, vol de banque, pendaison sur cheval… Air connu ? Avec les Coen, aucune chance. D’une ironie implacable, leur vision du monde transforme ces contrées narratives visitées à satiété en terres vierges.

Enclins aux élans fantaisistes, et surtout prompts à mener les vicissitudes humaines jusqu’à leurs aboutissements les plus absurdes, les frérots génèrent une tension très particulière résultant de ce que l’on ne sait jamais quelle tournure prendront les événements.

Certaines certitudes émergent toutefois, répétition aidant. Ainsi, comme dans leur chef-d’œuvre Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme (No Country for Old Men), la vieillesse tend à survivre à la jeunesse. On mentionnait l’ironie dont font preuve Joel et Ethan Coen : ce pourrait être le maître mot de leur filmographie. Et ce ton, caractéristique, c’est-à-dire souriant dans la tragédie et noir dans l’humour : on est sur les dents tout du long.

Pas un pastiche

Bref, il n’y a guère à redire et beaucoup à saluer dans cet opus qui se décline comme un best of. L’ensemble est d’une facture exquise. D’un point de vue purement esthétique, c’est peut-être là le film le plus achevé des Coen. En cela, chaque récit permettant la conception d’un petit univers, les frérots, forts du concours du directeur photo Bruno Delbonnel, collaborateur sur Être Llewyn Davis (Inside Llewyn Davis), s’en donnent à cœur joie.

Et si l’on croit discerner, çà et là, l’empreinte des géants du genre, tels, hormis Leone, Ford, Mann ou Peckinpah, cette balade-là ne flirte en aucun temps avec le pastiche. Considéré dans sa globalité, La balade de Buster Scruggs s’avère, comme la plupart des films des auteurs, ni plus ni moins qu’une méditation sur la condition humaine.

À cet égard, les frères Coen rappellent qu’ils comptent parmi les plus fins observateurs de celle-ci. Quelle que soit la taille de l’écran.

La balade de Buster Scruggs (V.F. de The Ballad of Buster Scruggs)

★★★★

Western de Joel et Ethan Coen. Avec Tim Blake Nelson, Zoe Kazan, Liam Neeson, Tom Waits, James Franco, Brendan Gleeson, Tyne Daly. États-Unis, 133 minutes. Sur Netflix seulement.