«L’amour»: le choix des armes

Entre des parents à couteaux tirés et des camarades de classe aux allures de bourreaux, Alex (Pierre-Luc Lafontaine, plein d’assurance) garde un mutisme inquiétant.
Photo: Filmoption International Entre des parents à couteaux tirés et des camarades de classe aux allures de bourreaux, Alex (Pierre-Luc Lafontaine, plein d’assurance) garde un mutisme inquiétant.

Marc Bisaillon ne manque pas de persévérance, et encore moins de cohérence. Après 11 ans, il met la touche finale à une trilogie consacrée à un silence pesant, celui de la culpabilité, thème déjà décliné dans La lâcheté (2007) et La vérité (2011). Non seulement il en signe la conclusion avec L’amour, mais il le fait avec force et conviction.

Rien n’est toutefois foncièrement radical dans sa démarche. Le cinéaste affectionne une certaine simplicité visuelle. Fait divers et matière riche pour la conclusion d’une trilogie sur le silence coupable — en partie imposée par les moyens qui lui sont octroyés —, aimant aussi décrire un Québec le plus souvent rural ou banlieusard, celui d’une classe moyenne empêtrée dans ses rêves de changement, ses petites misères et ses grandes trahisons.

Celles-ci sont provoquées tant par les jeunes que par les adultes, chacun cherchant à masquer des erreurs funestes, ce qu’ils font en général plutôt mal. Car si Bisaillon affectionne les intrigues policières, ce n’est jamais dans le but d’offrir une énigme impossible à décrypter.

La conclusion est connue d’avance dans L’amour, inspiré d’un fait divers survenu en 2006 impliquant un justicier improvisé face à des prédateurs sexuels. Entre des parents à couteaux tirés et des camarades de classe aux allures de bourreau, Alex (Pierre-Luc Lafontaine, plein d’assurance) garde un mutisme inquiétant, et grandit entre ses dessins comme exutoire et sa fascination pour les armes à feu. Plus tard, ballotté entre sa mère (émouvante Fanny Mallette) au Québec et son père (Paul Doucet, solide en paternel désemparé) dans le Maine, la personnalité schizophrénique d’Alex ne fera que s’accentuer, et sa disparition subite provoquera une effroyable onde de choc.

Tout cela est raconté dans un certain désordre élégamment ordonné grâce au monteur Mathieu Bouchard-Malo, passant du passé au présent pour mettre en lumière des aspects psychologiques du jeune héros (sa rage contenue, ses échecs, ses limites physiques, dont respiratoires), sur un ton pas toujours très nuancé. Cette succession de drapeaux rouges conduisant à une conclusion tragique offre toutefois quelques zones d’ombre et de mystère, tout particulièrement cette relation père-fils pas toujours scrutée dans ses moindres détails (dont les plus sordides relégués à la marge).

Des fragments de correspondance lus à voix haute, des descriptions allusives sur leur quotidien instable marqué par les absences répétées d’un père et son fétichisme inquiétant pour les fusils de toutes sortes, autant de bornes qui illustrent un compagnonnage toxique s’étalant sur plusieurs années. Et pour illustrer tous ces va-et-vient temporels, Marc Bisaillon opte pour quelques éléments visuels à la fois discrets et évocateurs (une coiffure différente peut parfois suffire), préférant se concentrer sur les enjeux relationnels de cette famille hautement dysfonctionnelle.

L’amour peut ressembler à un vibrant plaidoyer pour un contrôle serré des armes à feu, ainsi qu’à une critique virulente de cette chimère que représentent la loi et l’ordre dans sa définition la plus intransigeante. Or, Marc Bisaillon réussit surtout à humaniser des personnages qui auraient pu basculer dans la grossière caricature, refusant toute forme de manichéisme. Ici, les tortionnaires n’ont rien d’effroyable, et tous finissent par devenir victimes, et pas seulement d’un silence assourdissant.

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L’amour

★★★

Drame de Marc Bisaillon. Avec Pierre-Luc Lafontaine, Paul Doucet, Fanny Mallette, Claude Despins. Québec, 2018, 86 minutes.