«Mademoiselle de Joncquières»: l’art d’aimer, et de se venger

C’est à un magnifique ballet que Mouret nous convie, celui des honneurs bafoués et des manigances sentimentales, jamais livré de manière haletante, où la finesse des échanges se superpose au raffinement de la mise en scène.
Photo: K-Films Amérique C’est à un magnifique ballet que Mouret nous convie, celui des honneurs bafoués et des manigances sentimentales, jamais livré de manière haletante, où la finesse des échanges se superpose au raffinement de la mise en scène.

On a fait grand cas de cette nouveauté d’Emmanuel Mouret (Vénus et Fleur, L’art d’aimer, Caprice), lui dont le cinéma semble immuable sur les plans esthétique et thématique, avec sa propension à décliner sur tous les tons les tourments de l’amour, et à le faire dans un dépouillement qui n’exclut jamais l’élégance. Alors que ses personnages ressemblent souvent à des livres ouverts et s’expriment avec une verve toute littéraire, il ne pouvait résister longtemps aux charmes des adaptations, ainsi qu’à ceux des films historiques.

Il combine tout cela dans Mademoiselle de Joncquières, une oeuvre exquise en parfaite continuité avec sa démarche, empruntant quelques situations et personnages à Denis Diderot dans Jacques le fataliste et son maître, relevant le défi de se catapulter dans le XVIIIe siècle pour mieux renouer avec ses préoccupations d’aujourd’hui : l’infidélité, le badinage, l’envoûtement du discours amoureux et les mirages qu’il dissimule… Car tel un Feydeau sans la fébrilité (ni les claquages de portes !), les quiproquos sont nombreux dans ses films, prenant ici une dimension quasi tragique (ce que Mouret avait déjà exploré dans Une autre vie).

Beaucoup de comparaisons ont aussi été faites avec Les liaisons dangereuses, moins sur le livre de Laclos que les films qu’en ont tirés Stephen Frears et Milos Forman : cette vision flamboyante d’une dame de la noblesse dont la vengeance dépasse les bornes, et les bonnes manières, une cruauté qui finira par se retourner contre elle. Cette machination impitoyable n’est pas orchestrée ici avec la même précision méthodique, car nous sommes chez Mouret : les dialogues sont magnifiquement fleuris, mélodieux, et la caméra se met au service de ces exercices verbaux de haute voltige. Au point d’ailleurs d’y être soumise, avec ces nombreux plans-séquences où la joute oratoire prend toute la place.

Car ses personnages causent, et fort bien. Madame de la Pommeraye (Cécile de France s’en sort avec tous les honneurs), veuve et esprit libre, sait s’imposer devant le marquis des Arcis (du sur-mesure pour Édouard Baer), un libertin que tous croyaient enfin rangé… y compris lui ! Après quelques années de compagnonnage amoureux, tout s’est effrité, laissant madame le coeur brisé et le marquis le coeur plus léger. C’est alors que la veuve blessée fomente un coup magistral — tandis que le rythme du film, lui, s’accélère —, utilisant la mauvaise fortune d’une femme déchue (grave Natalia Dontcheva) et surtout celle de sa fille, Mademoiselle de Joncquières (Alice Isaaz, effacée avant d’illuminer tout le film), pour les transformer en pauvres dévotes devant un marquis salivant d’amour et de désir pour cette belle enfant qu’il croit pure, et vierge. Lorsqu’il découvrira l’ampleur de la supercherie, la déflagration aura déjà fait plusieurs victimes, et pas nécessairement celles que l’on croit.

C’est à un magnifique ballet que Mouret nous convie, celui des honneurs bafoués et des manigances sentimentales, jamais livré de manière haletante, où la finesse des échanges se superpose au raffinement de la mise en scène. Car rien d’opulent ici, si ce n’est un soin méticuleux aux costumes, dont ceux de Cécile de France avec ses couleurs évocatrices de ses humeurs, et une caméra toujours attentive aux regards embrumés et aux frémissements du coeur. Peu importe l’époque ou le contexte, Mouret excelle toujours à ce jeu, celui de l’amour. Quant au hasard, il compte ici pour bien peu.

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Mademoiselle de Joncquières

★★★★

Drame d’Emmanuel Mouret. Avec Cécile de France, Édouard Baer, Alice Isaaz, Natalia Dontcheva. France, 2018, 110 minutes.