«Les Coasters»: vue du large

Les réalisateurs Stéphane Trottier et Nicolas-Alexandre Tremblay entourent un des acteurs principaux, Baudoin Lalo.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les réalisateurs Stéphane Trottier et Nicolas-Alexandre Tremblay entourent un des acteurs principaux, Baudoin Lalo.

Un littoral de près de 375 kilomètres, environ 5000 personnes y résidant, tant sur le continent que sur les grappes d’îles qui pointent dans le golfe du Saint-Laurent : ainsi en va-t-il en Basse-Côte-Nord. Mais il y a plus, tellement plus, en bonne partie parce qu’en ce territoire maritime isolé, trois communautés cohabitent et tentent de maintenir leurs traditions, leur mode de vie, en des temps d’exode et de morosité économique. Francophones, anglophones et Innus : trois nations, un même combat, peu ou prou, qu’explorent Nicolas-Alexandre Tremblay et Stéphane Trottier dans le film Les Coasters, dévoilé mardi aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal.

Vivant à Montréal, Nicolas-Alexandre Tremblay et Stéphane Trottier ne connaissaient pas vraiment le secteur, admettent-ils d’emblée.

« Le projet a démarré grâce à notre directeur photo [Mathieu Landry], qui s’est rendu en Basse-Côte-Nord pour un film d’entreprise, explique Stéphane Trottier. Là-bas, il a vraiment pogné un buzz ; c’était un monde complètement à part. À son retour, il nous en a parlé et on a trouvé ça intéressant. En effectuant des recherches, on a constaté qu’il n’y avait pas énormément de choses qui avaient été faites à propos de la Basse-Côte-Nord. Il y avait peu d’images. »

Hormis bien entendu celles, irrésistibles mais ancrées dans la fiction, de La grande séduction, tourné à Harrington Harbour en 2002.

De poursuivre Stéphane Trottier, tous deux décidèrent de pousser plus loin et d’aller en repérage sur place.

Le choc du réel

C’était au mois de novembre, il y a trois ans pile : première tentative de contact avec ces « Coasters ».

« On l’ignorait en partant, mais notre timing ne pouvait pas être pire, se souvient Nicolas-Alexandre Tremblay. C’est après la saison de pêche et avant la saison d’hiver : les gens sont enfermés chez eux à faire leur bois de chauffage. Ce n’est pas le meilleur moment pour les rencontrer. Mais on a tâché de créer des liens malgré ça, en plus, évidemment, de constater par nous-mêmes la beauté du paysage. Surtout, on a tout de suite pu mesurer ce que ça implique de vivre là : on avait une semaine pour y aller et on est restés pris trois jours à Sept-Îles parce que l’avion ne décollait pas. On a ensuite embarqué sur le Bella Desgagnés, le bateau de ravitaillement qui fait le trajet une fois par semaine pendant neuf mois. On a donc eu un aperçu de la réalité des gens de la région. »

Une réalité parfois cruelle, la mer ayant des humeurs, mais pas d’état d’âme. Ainsi, comme le relate Micheline Lapointe, l’une des participantes, trois personnes ont péri noyées en se rendant à un mariage l’été précédent.

C’est là, lit-on entre les lignes, chose tragique, mais pas si rare.

Pendant deux ans

En dépit de ce qu’ils avaient sans le vouloir mal choisi leur moment, les coréalisateurs firent quelques rencontres marquantes qu’ils filmèrent afin de monter un « démo ». Lors d’une seconde visite trois mois plus tard, ils s’en servirent à la fois comme d’une carte de visite et d’une note d’intention.

« Ils ont compris ce qu’on avait en tête et ça les a mis en confiance. Le bateau ne reste là que trois heures, alors quand un journaliste y va, forcément, c’est limité en termes de profondeur des échanges », note Stéphane Trottier.

« Le fait qu’on voulait étaler ça sur une longue période leur a plu, je pense, renchérit Nicolas-Alexandre Tremblay. Et on est arrivé en plein carnaval d’hiver pour les célébrations des 90 ans d’Harrington Harbour : ç’a été décisif. »

Couru de tous, l’événement permit en effet aux documentaristes d’établir plusieurs contacts dans une atmosphère détendue.

D’autres voyages suivirent donc, le documentaire ayant été tourné sur une période de deux ans.

Tous Coasters

De manière à ne pas perdre de temps lors de leurs séjours logistiquement complexes, Nicolas-Alexandre Tremblay et Stéphane Trottier établirent rapidement un plan et s’y tinrent. Lequel repose sur les apparitions entrelacées de certains « personnages principaux » que sont les membres du clan Monger, Anne Monger et sa fille Jo-Anne en particulier, Dieudonné Uzubahimana, venu du Burundi et qui s’occupe à présent des Rangers juniors, ainsi que Baudoin Lalo, un agent de développement touristique innu.

Chacun pourrait faire l’objet d’un documentaire individuel, et chacun permet de découvrir la Basse-Côte-Nord sous un jour différent.

Ceux qui sont là depuis des générations et observent avec impuissance l’exode des jeunes, celui qui s’est fait là une nouvelle vie, celui dont le peuple fut là de tout temps avant d’être « déplacé » (voir encadré) pour mieux revenir, entêté, fier… Des Coasters, tous.

En toile de fond, des conditions socioéconomiques difficiles, et trois communautés disparates, mais unies dans leur désir de préserver leur coin de pays.

Liens durables

Un coin de pays, pour l’anecdote, que Nicolas-Alexandre Tremblay et Stéphane Trottier considèrent désormais comme un second chez-eux : on ne fréquente pas des gens pendant deux ans sans que des liens durables se tissent.

« On est nostalgiques ces temps-ci », confie Nicolas-Alexandre Tremblay. « On a beaucoup réécouté des petites capsules making-of qu’on a tournées là-bas », ajoute Stéphane Trottier. Avec une part importante de l’assistance venue de la Basse-Côte-Nord pour la première du film aux RIDM, c’est dire que les deux amis seront un peu en famille mardi soir.

D’ailleurs, ils sont si nombreux à s’être procuré des billets que les deux représentations prévues affichent complet. Qu’à cela ne tienne : la Cinémathèque offrira trois séances supplémentaires pour Les Coasters les 20, 23 et 26 novembre avant que le film parte en tournée à Saint-Jean-sur-Richelieu (20 novembre), Lennoxville (6 décembre) et Québec (9 et 11 décembre).

Les Coasters sera diffusé à Unis TV le 21 janvier.

La déportation innue

Sans doute le passage le plus bouleversant, et instructif, du documentaire est-il celui lors duquel Baudoin Lalo, invité à prononcer une allocution au Musée canadien de la guerre à Ottawa, relate la déportation des Innus de Pakuashipi, en août 1961.

« Lorsque le jour arriva, sans exception, hommes, femmes, enfants, bébés, bagages, prirent place à bord d’un container 10x10 grillagé. Une fois le container plein… »

S’ensuit un silence ému, court mais déchirant au bout duquel Baudoin Lalo reprend : « Ils furent hissés à bord du bateau vers la cale. Le seul bruit qu’ils entendirent fut celui des portes coulissantes qui se fermaient au-dessus de leurs têtes. »

On infligea alors aux Innus un périple de deux jours sans toilettes, sans nourriture, sans eau… «… Et sans clarté. Arrivés à destination, personne ne les attendait comme le leur avait pourtant promis le surintendant. On dit qu’ils ont dormi à la belle étoile. »

Cela, au moment où le Québec vivait sa Révolution tranquille et mettait en place son État-providence, expression laissant, dans ce contexte précis, un arrière-goût amer. En entrevue, Nicolas-Alexandre Tremblay et Stéphane Trottier disent à ce propos espérer qu’un documentariste innu pourra revenir sur cet épisode ignominieux absent, comme tant d’autres, des livres d’histoire.

La journaliste Anne Panasuk a d'ailleurs abordé ce drame dans la plus récente saison du balado Histoires d'Enquête.