Dans les murs du Centre jeunesse de Laval

«Avec la réalité virtuelle, les jeunes filles se disaient: ils vont être obligés de nous écouter. Ils n’auront pas le choix. Ils vont voir c’est quoi, notre réalité», affirme la coréalisatrice Mélina Desrosiers.
Photo: Distribution (c) Coup d’éclats «Avec la réalité virtuelle, les jeunes filles se disaient: ils vont être obligés de nous écouter. Ils n’auront pas le choix. Ils vont voir c’est quoi, notre réalité», affirme la coréalisatrice Mélina Desrosiers.

Les jeunes filles du Centre jeunesse de Laval souhaitaient qu’on puisse se mettre à leur place. C’est ce qui a poussé les réalisatrices Emily Laliberté et Mélina Desrosiers à utiliser la réalité virtuelle pour le documentaire 310, qui prend l’affiche aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal. 310 pénètre donc à l’intérieur du centre jeunesse et nous en fait visiter les lieux, en compagnie des voix hors champ des quatre jeunes filles, placées là pour des raisons de protection, que l’équipe a suivies.

Le tournage de ce documentaire a été précédé de longues discussions avec les résidentes du centre jeunesse, qui en ont été, en fait, coréalisatrices.

Ce qui s’est dégagé de ces discussions, c’était précisément le décalage qui existe entre la vie à l’intérieur des centres et celle de l’extérieur, à laquelle les jeunes filles devront retourner à leur majorité.

« Le centre, c’est pas la vraie vie », résume l’une d’elles. À l’intérieur de ces murs où elles sont « placées » sur décision d’un tribunal, elles vivent une vie très différente de celles des autres adolescents. « Le frigo est toujours plein », dit une adolescente, mais personne ne sait vraiment qui le remplit. L’horaire de chacune est réglé à la minute près, jusque sous la douche ou au téléphone où les jeunes n’ont pas le droit de passer plus de dix minutes. Et la nuit, toutes les trente minutes, une lampe de poche projette ses rayons dans les chambres pour s’assurer qu’il ne s’y trame pas de suicide ou de consommation. Une autre jeune fille raconte comment tout contact physique est défendu à l’intérieur du centre, ce qui rend difficiles ses contacts avec sa mère, quand elle la voit.

« Les contacts physiques sont interdits par le règlement pour des raisons de sécurité, explique Emily Laliberté. À cause de l’influence qui peut s’y passer, ils ont peur qu’on en profite pour passer des affaires, des cigarettes par exemple. » Elle ajoute que ces mesures ont été pensées pour des gens qui sont simplement de passage dans les centres jeunes, alors que les protagonistes du film y ont vécu des années.

L’image d’une jeune fille se balançant sur un balcon entouré d’une clôture grillagée, alors que, dans la rue, en bas, les gens et les voitures vont et viennent librement, dit tout. Elle s’interroge sur ce que sera sa vie après le centre jeunesse, elle dont le quotidien est réglé comme du papier à musique.

Au marché d’alimentation, le choix est démesuré, dit une jeune fille. Comment choisir quand on n’a jamais cuisiné autre chose que des pâtes ?

Alors qu’elle rencontre son intervenante, qui lui reproche de négliger ses études, une jeune fille dit qu’elle préférerait être accompagnée dans une recherche d’emploi ou de logement, ou encore au moment d’aller faire une épicerie. Une autre constate à quel point elle se sent perdue lorsqu’elle intègre la classe d’une école normale, elle qui a toujours assisté à des classes de trois élèves par enseignant.

Changer les choses à l’interne

En entrevue, les deux réalisatrices avancent d’ailleurs que le film, bien qu’il s’adresse au grand public, visait encore plus spécifiquement les décideurs au sein du Directeur de la protection de la jeunesse.

Ainsi, les réalisatrices souhaitaient aussi réduire la distance qui éloigne parfois les décideurs de ceux ou celles qui subissent les décisions. Déjà, le film a été présenté aux différentes instances du Centre jeunesse de Laval.

Selon Emily Laliberté, l’oeuvre a déjà eu un impact dans le milieu. « Il y a eu beaucoup d’émotions lorsqu’on a présenté le documentaire, dit-elle. Je pense que tout le monde a été ému par la construction du message des filles. Ça n’est pas de la critique gratuite. Les filles ont construit leur propos, ont proposé des pistes de solution. Au niveau de la forme, cela permet de créer une empathie. »

Plus que tout autre média, la technologie de réalité virtuelle permettait de mesurer l’écart entre la réalité de celles qui vivent en centre jeunesse et le cadre théorique appliqué aux niveaux supérieurs. « [Les intervenants] nous disaient “nous, on le sait pourquoi il n’y a pas de contact physique, ou pourquoi il y a une tournée la nuit, pour éviter le suicide et la consommation” ». « Avec la réalité virtuelle, les jeunes filles se disaient : ils vont être obligés de nous écouter. Ils n’auront pas le choix. Ils vont voir c’est quoi, notre réalité », ajoute Mélina Desrosiers.

Ça n’est pas la première fois que projet Porte-Voix, à l’origine du film, travaille avec le Directeur de la protection de la jeunesse. Les réalisatrices ont travaillé avec de jeunes contrevenants, des jeunes placés en gardes ouvertes et fermées, ou en famille d’accueil.

« On a fait une démarche de cocréation avec les populations pendant douze semaines, trois heures par semaine, on réfléchissait aux enjeux qui touchaient ces filles. La problématique commune, c’était l’impact du décalage, comment je me sens quand je vais dans une classe normale, alors que je suis habituée d’être dans une classe à trois élèves. Quand je retourne chez ma mère, à cause du fait de ne pas avoir eu de contacts physiques, je me rends compte du décalage », illustre Emily Laliberté.

Trois des jeunes filles suivies dans le film ont quitté le centre jeunesse depuis, parce qu’elles ont aujourd’hui atteint leur majorité. « Elles vivent le décalage en ce moment », dit-elle.