Le cinéaste Gilles Lellouche en eaux libres

La premiere du film «Le grand bain» à la piscine du Club sportif MAA
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La premiere du film «Le grand bain» à la piscine du Club sportif MAA

Gilles Lellouche nous retrouve dans la salle à manger d’un chic hôtel montréalais avec quelques minutes de retard. C’est que l’acteur, qui signe avec Le grand bain sa première réalisation solo, a un beau problème sur les bras : son film vient de paraître en France et remporte un succès aussi énorme qu’inattendu. C’est dire qu’on se l’arrache au téléphone depuis l’Hexagone, d’où le retard plus qu’excusable en pareilles circonstances. De toute évidence, cette comédie dramatique touche une corde sensible. Serait-ce parce qu’il est ô combien facile de s’identifier avec l’un ou l’autre des huit protagonistes souffrant, chacun à sa manière, d’une crise existentielle ? Cela, avec humour et espoir à la clé ?

« Ça dépasse toutes mes espérances », admet d’office Gilles Lellouche qui, invité du festival Cinemania, ne paraît pas mécontent de vivre la frénésie à distance.

« Ce que j’ai reçu comme témoignages à Cannes [où le film fut dévoilé hors compétition] et après lors d’une tournée de projections spéciales en province, c’est que c’est un film qui rend joyeux. C’est exactement ce que je voulais transmettre. Je voulais que le public ressente la même chose que les personnages : leurs coeurs affichent des encéphalogrammes un peu plats, mais ils reçoivent une sorte d’électrochoc. C’est l’histoire de plusieurs résurrections simultanées. C’est une utopie, mais une belle utopie. »

Ils se prénomment Bertrand (Mathieu Amalric), Laurent (Guillaume Canet), Marcus (Benoît Poelvoorde), Simon (Jean-Hugues Anglade), John (Félix Moati) et Thierry (Philippe Katherine). Dépressif chronique, chef d’entreprise qui cumule les faillites, père psychorigide angoissé, chanteur dont la carrière n’a jamais décollé, infirmier toxico et hurluberlu en mal d’appartenance, respectivement, ils trouveront un second souffle — l’électrochoc en question — en formant une équipe de nage synchronisée masculine.

Jadis un duo champion en ce domaine, Delphine (Virginie Efira) et Amanda (Leïla Bekhti) trouveront elles aussi matière à regain en entraînant cet assortiment disparate de quadras et de quinquas largués.

Lente gestation

D’abord un drame émaillé de drôlerie, puis une comédie empreinte de moments poignants, Le grand bain reluque parfois carrément du côté de l’absurde sans pour autant perdre ses repères émotionnels. Le film ne pratique pas tant la rupture de ton qu’il instaure son propre rapport joueur avec le tragique et le comique.

C’était en l’occurrence un parti pris dès les premières ébauches du scénario, vers 2010.

« Si j’ai mis si longtemps à développer le projet, c’est en partie parce que j’étais pas mal occupé comme acteur, mais aussi beaucoup parce que ça demandait un travail d’écriture très précis. La première partie est âpre. Puis on insère ces archives d’Esther Williams et ça devient plus loufoque. »

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le succès de son film a de quoi combler Gilles Lellouche.

Pour créer sa galerie d’amochés qui se relèvent, Gilles Lellouche a puisé un peu partout.

« Certains amis avec qui j’ai étudié le jeu n’ont jamais réussi à vivre du métier, ce qui a inspiré le personnage de chanteur de Jean-Hugues [Anglade]. Au restaurant, il m’est arrivé d’apercevoir un type seul qui vivait par procuration en riant des blagues faites par les convives d’une table voisine, et ça, c’est le personnage de Philippe Katerine. Ça suscite en moi de l’empathie, de la tristesse aussi, et j’ai tâché d’être honnête, de ne pas caricaturer les personnages et leurs situations. »

Mélanger les écoles

Et non, en dépit du fait que l’on n’imaginerait pas d’autres comédiens que ceux-là pour interpréter cette improbable bande, Gilles Lellouche n’avait personne en tête en amont du tournage.

« On n’a commencé à approcher les gens qu’une fois le financement assuré. Et puis, si tu écris un rôle pour un acteur et qu’il refuse ou a un empêchement, tu démarres ton film avec un rêve brisé. Ce qui me plaît le plus avec la distribution qu’on a réunie, ce qui me rend le plus fier même, c’est qu’on mélange les écoles et les chapelles de cinéma. »

À ce propos, même s’il n’aurait pas déparé ladite distribution, Gilles Lellouche savait d’emblée qu’il ne désirait pas en être.

« J’avais assez à faire derrière la caméra. J’ai coréalisé un film dans lequel j’ai joué, Narco, il y a quatorze ans, et quoique j’aime ce film, j’ai été triste à l’époque parce que ça ne correspondait pas à ce que j’avais en tête au départ. Ce n’est pas étranger au temps que j’ai mis avant de réaliser de nouveau. Et cette fois, même lors du prémontage, je savais que je tenais mon film, le film que j’avais en tête au départ. Que ce soit un tel succès… ça me dépasse un peu. »

Gilles Lellouche devra pourtant s’y faire car, contrairement à son film, ce succès-là est bien réel, et non une utopie.

Notre critique du film «Le grand bain»

Réunis par le sort, des hommes malmenés par la vie retrouvent estime de soi et goût de vivre au sein d’une équipe amateur de nage synchronisée masculine. Pour ces êtres à la dérive, incluant les deux anciennes championnes qui les entraînent, le groupe devient un ancrage salutaire. Puis, voici que la perspective d’une compétition internationale leur met la pression tout en leur donnant un but. On ne doute jamais de l’issue de ce conte moderne, mais cela ne gâte en rien sa portée humaniste. Les numéros d’acteurs sont, qui plus est, merveilleux (y compris Marina Foïs, brève mais impartie de la scène la plus jouissive). D’ailleurs, à l’image de cette distribution bigarrée mais en parfaite adéquation, le film multiplie les facettes — satirique puis mélancolique, réaliste puis fantaisiste — tout en maintenant sa cohésion. La réalisation de Gilles Lellouche s’inscrit dans la continuité de son écriture alors que plans et mouvements s’accordent à la teneur dramatique ou comique du moment. Irrésistible et vivifiant.

Comédie dramatique de Gilles Lellouche. Avec Mathieu Amalric, Guillaume Canet, Benoît Poelvoorde, Jean-Hugues Anglade, Philippe Katherine, Marina Foïs, Virginie Efira, Leïla Bekhti, Félix Moati. France, 2018, 118 minutes.

★★★★