Douze hommes et un malaise

Un malaise flotte sur nous, spectateurs de Ni rose, ni bleu. Il flotte si longtemps qu'on se tortille d'embarras. Il est quasi insupportable de voir dans ce documentaire québécois des hommes se mettre autant à nu, physiquement et moralement, pleurer sur leurs amours pas toujours bien vécues, sur leurs relations avec leurs mères mal cicatrisées. Il est insupportable, en un mot, de voir l'enfant encore vivant dans l'homme adulte, exprimer son désarroi en sanglotant comme un veau de lait.

Mais si vous avez les nerfs solides, vous apprendrez à mieux connaître les hommes dans ce documentaire. Ces hommes, dont les pères ne parlaient pas d'eux-mêmes et qui manquent aujourd'hui de modèles pour l'apprentissage du verbe.

Ni rose, ni bleu, de Joël Bertomeu, capte une séance de thérapie collective organisée cinq jours durant dans un camp de pêche, avec des participants coupés des moyens de communication habituels: téléphone, Internet, etc. Ces séances de «cheminement personnel», mises sur pied il y a une dizaine d'années, réunissent douze hommes d'âges et de milieux différents aux côtés d'un animateur. À travers une série d'exercices qui ressemblent fort à des épreuves, ils apprendront à mieux se connaître.

L'animateur Luc Lacroix guide les participants. Et la moitié d'entre eux environ acceptent de se mouiller jusqu'au cou. On a l'impression que certains hommes inscrits ont paniqué (on les comprend) à l'heure de plonger en eux-mêmes, en quête de leur masculinité et de leurs émotions enfouies, devant la caméra d'un documentariste. Les mêmes visages reviennent, des hommes plus verbomoteurs que les autres auxquels on s'attache, à mesure qu'ils s'ouvrent et dévoilent leurs failles.

Certaines scènes sont particulièrement éprouvantes. Quand chacun se déshabille pour faire évaluer son physique par les autres, le malaise s'accroît. Quand ces hommes écrivent une lettre à leur mère en braillant sur les blessures accumulées, on voudrait être ailleurs. Surtout quand plusieurs des mamans en question, recrutées par l'animateur, surgissent des coulisses pour le face-à-face avec leur progéniture.

Le spectateur pudique et peu porté à étaler son intimité sur la place publique trouvera ces séances atroces. Ceux qui ont l'habitude des meeting AA par exemple, conçus sur la même trame de totale sincérité, s'y sentiront sans doute plus à l'aise que nous.

Quoi qu'il en soit, c'est la fragilité masculine qui frappe ici, une fragilité d'autant plus grande qu'elle découvre en tâtonnant des moyens d'expression. Sous la carapace de l'homme fort qui a survécu aux nouveaux modèles de société, une pauvre petite bête souffre et manque d'affection. Ici le macho, l'homosexuel, l'androgyne, comme celui qui a toujours joué au dur à cuire développent une complicité touchante: un des grands succès de l'opération. De toute évidence, après ces cinq jours de partage, leurs horizons se sont ouverts et les participants ont mûri. Mais le spectateur a mal pour eux. Il peut se demander d'ailleurs à juste titre pourquoi ces hommes ont accepté la présence de la caméra en laissant s'étaler de la sorte leur intimité dévoilée? Cette question demeure sans réponse après la projection... et le malaise se prolonge...