L'ONF à Cannes

Le Festival de Cannes débute mercredi prochain. On peut, bien sûr, trouver mince la présence québécoise sur la Croisette cette année, se désoler de n'avoir pas d'Invasions barbares et autres morceaux majeurs à offrir en pâture. Cela dit, le Québec n'est pas invisible non plus. Sa participation au grand rendez-vous de cinéma se résumerait quand même à CQ2 de Carole Laure à la Semaine de la critique, avec sa fille Sarah Furey en vedette, si l'Office national du film n'était pas de la fête.

Quatre productions de l'ONF atterriront sur la Croisette. Ce sera une année extrêmement faste pour une institution longtemps en panne de souffle.

Non seulement le brillant court métrage en métamorphose Accordéon de Michèle Cournoyer sera-t-il en compétition, mais trois autres films sont retenus à la Semaine de la critique. Ce qu'il reste de nous, le troublant documentaire de Hugo Latulippe et François Prévost, devrait créer l'événement en montrant le malheur des Tibétains demeurés au foyer après l'invasion de la Chine.

Deux courts métrages d'animation sont également au programme: L'Homme sans ombre de Georges Schwizgebel, l'histoire d'un pacte faustien sur d'élégants dessins. Résolument moderne, Ryan, de Chris Landreth, se révèle de son côté une oeuvre inclassable entremêlant documentaire et animation sur le portrait magistralement destroy d'un artiste paumé.

Le directeur de l'ONF, Jacques Bensimon, qui se prépare à s'envoler pour Cannes ses films sous le bras, affirme que ça fait du bien de pouvoir accompagner là-bas des oeuvres aussi diversifiées et audacieuses. «Et puis, l'année des Invasions barbares et de La Grande Séduction, on serait passés davantage inaperçus.»

Il précise que Ryan lui a coupé le souffle, se déclare estomaqué par la complexité et la qualité de cette animation, comme par la maîtrise de Chris Landreth qui a su préserver les émotions du personnage à travers une technique aussi époustouflante. À son avis, Ryan, également présent au Festival d'Annecy, est appelé à une grande carrière et devrait récolter des prix un peu partout. Comme un documentaire a été tourné en making of de Ryan, il est question de sortir les films en programme double en salle au Québec.

Cette cuvée de l'ONF à Cannes est pour Jacques Bensimon le résultat des récentes politiques de la boîte. Cela fait maintenant presque deux ans et demi que Jacques Bensimon tient la barre de l'ONF. Au début de son mandat, il avait déclaré vouloir mettre l'accent sur les coproductions. Or trois des quatre films présents à Cannes sont coproduits. L'Homme sans ombre par l'ONF, le Studio GDS et la télé suisse romande, Ryan par Cooper Heart Entertainment et l'ONF, Ce qu'il reste de nous par Nomadik Films et l'ONF. Seul Accordéon est une oeuvre 100 % maison. Le directeur de l'ONF espère voir le film sortir aussi en salle, sans doute aux côtés d'un long métrage.

Jacques Bensimon mise beaucoup sur le cinéma numérique. L'ONF et Téléfilm Canada préparent une étude conjointe sur la question. «On cherche les moyens de rejoindre le public dans des salles où le film d'auteur se rend mal, en région par exemple, ou des réseaux qui se tissent hors des films d'Hollywood.»

Les projections numériques, même si elles n'ont pas encore la qualité du 35 mm, réduisent les coûts d'exploitation des salles. Dans un avenir rapproché, elles devraient constituer une excellente vitrine pour les courts métrages, entre autres choses.

Jacques Bensimon et son équipe arriveront à Cannes, bien déterminés à aborder les ventes des films de l'ONF, en fonction de sorties en salle avant tout plutôt qu'à la télé. Un réseau international de salles équipées en numérique, en train de se monter, devrait aider à cette diffusion sur grand écran. Le propriétaire d'Ex-Centris, Daniel Langlois, très impliqué dans ces réseaux, est en pourparlers avec l'ONF à cet effet.

«Quant au documentaire sur le Tibet, précise-t-il, on réévalue notre démarche à mesure. Il faut vendre le film avec le mode d'emploi.» Comme il est interdit au Tibet de parler du dalaï-lama, ceux qui sont dans le film se retrouvent en danger. Les spectateurs devront être fouillés à la porte des cinémas pour éliminer toute reproduction possible des visages des Tibétains.

«L'ONF doit être une tête chercheuse en cinéma québécois et canadien», conclut Jacques Bensimon, en parlant du contenu des films mais aussi de la façon de les vendre.