«Les salopes ou le sucre naturel de la peau»: l’affamée

Brigitte Poupart prouve qu’elle n’a peur de rien, actrice aux multiples talents à qui l’on offre enfin un premier grand rôle au cinéma.
Photo: Les Productions du moment Brigitte Poupart prouve qu’elle n’a peur de rien, actrice aux multiples talents à qui l’on offre enfin un premier grand rôle au cinéma.

Elle, de Paul Verhoeven, débute par l’image d’un chat semblant observer une amusante partie de jambes en l’air, et la suite prouvera le contraire. Dans Les salopes ou le sucre naturel de la peau, de Renée Beaulieu (Le garagiste), un autre chat, en cage, scrute une scène similaire, celle-là exécutée dans l’allégresse, avec le plein consentement des deux partenaires, malgré l’environnement peu inspirant d’une clinique vétérinaire.

Une lumière crue baigne les lieux, un choix esthétique parmi d’autres pour démontrer à quel point la cinéaste abordera son sujet sans fard, soit l’aspiration d’une femme mariée à une sexualité épanouissante — et pas seulement dans le lit conjugal. Marie-Claire (Brigitte Poupart), professeure et chercheuse en dermatologie, respire la réussite sociale et professionnelle, de même qu’une assurance en apparence sans faille.

C’est sans doute ce qui attire les hommes gravitant autour d’elle, dont certains plus jeunes, ou alors des collègues comme celui incarné par Normand D’Amour, sans compter les amants de passage rencontrés grâce à la désinvolture de sa meilleure amie (Nathalie Cavezzali), tout aussi gourmande, mais sans filtre ni retenue bourgeoise.

Et son mari là-dedans ? Adam (Vincent Leclerc) affiche tout autant d’assurance, et ses voyages d’affaires laissent croire qu’il sait aussi profiter de la situation, celle d’un couple ouvert du type « don’t ask, don’t tell ». Mais de son côté, à la faveur des intuitions d’une étudiante brillante, Marie-Claire pousse ses escapades vers une direction plus scientifique, s’octroyant le droit d’aller encore plus loin, découvrant par exemple l’exhibitionnisme, ou prête à briser cet interdit — qui le semble de moins en moins… —, soit celui des relations sexuelles entre professeurs et étudiants.

S’agit-il du parcours effréné d’une collectionneuse, d’une affamée ? Tout comme le héros à l’agonie du Garagiste, qui lui aussi refusait les diktats, ceux de la médecine, Marie-Claire assume ses choix, mesurant en partie le danger, voyant peu à peu les effets délétères sur son entourage, d’abord son couple, ensuite ses enfants, dont sa fille (Romane Denis), miroir troublant de sa personnalité secrète et aventurière.

Chez Renée Beaulieu, il y a à la fois une envie de provocation (face à la représentation aseptisée de la sexualité), et un désir de changement de point de vue (où l’homme devient objet, ou alors victime). À une époque où la pudibonderie semble faire un retour en force, la cinéaste refuse d’enrober l’acte sexuel d’une lumière tamisée et de musiques sirupeuses, préférant une approche frontale, sans fioritures, la caméra nous forçant à regarder là où plusieurs voudraient ne pas voir. Et ce que l’on voit, ce sont des corps pour la plupart déjà marqués par le temps, qui s’exposent en toute liberté, même à l’extérieur par grands froids.

À ce jeu dangereux, Brigitte Poupart prouve qu’elle n’a peur de rien, actrice aux multiples talents à qui l’on offre enfin un premier grand rôle au cinéma, surtout après sa prestation remarquée dans Les affamés, de Robin Aubert. Son abandon n’est pas seulement physique, bien qu’il faille une bonne dose de courage pour se dénuder de la sorte. Cela se résumerait à de la bravade si elle n’affichait pas tant de nuances, et de fragilité, prêtant son âme à un personnage qui donne son corps plus souvent qu’à son tour. Ses raisons sont multiples, contradictoires, parfois périlleuses, ne faisant pas d’elle une salope, mais une véritable héroïne de cinéma.

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Les salopes ou le sucre naturel de la peau

★★★★

Drame de mœurs de Renée Beaulieu. Avec Brigitte Poupart, Vincent Leclerc, Nathalie Cavezzali, Romane Denis. Canada, 2018, 92 minutes.