«Emma Peeters», ou comment réussir sa mort

L’actrice Monia Chokri et la réalisatrice Nicole Palo
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’actrice Monia Chokri et la réalisatrice Nicole Palo

Emma Peeters pourrait tout aussi bien être une actrice anglaise, américaine… ou québécoise. Comme tant d’autres, elle est sortie gonflée à bloc d’une école de théâtre, cette Belge rêvant de devenir la prochaine Gena Rowlands, mais le sommet de sa carrière se résume à une publicité de lessive. Se voir en haut de l’affiche n’est pas donné à tout le monde, et plusieurs encaissent mal cet échec.

De passage à Montréal avec ce deuxième long métrage (après Get Born, tourné en 2008), la cinéaste belge Nicole Palo, qui n’a aucune prétention d’actrice, pourrait tout de même dire : « Emma Peeters, c’est moi ! », ou du moins une artiste qui a essuyé beaucoup de refus, avec cette triste sensation « de ne pas exister ». D’où l’écriture de ce personnage à la fois neurasthénique et fantaisiste, « un fantasme capable de tout envoyer balader, mais d’une manière radicale ». Et elle a trouvé en Monia Chokri son double, admettant avoir injecté à cette figure tragicomique « beaucoup de ses défauts » !

Le côté radical de ce personnage apparaît évident dans son envie d’en finir, croyant que la mort est préférable à l’anonymat, tout plutôt que de vendre des téléviseurs… Un emploi alimentaire qui en vaut bien d’autres, et qui a un temps permis à Emma de survivre dans la jungle parisienne du cinéma, un univers que la cinéaste décrit avec un regard mi-amusé, mi-féroce. Ce n’est pas une oeuvre à clés, tient-elle à préciser, « mais c’est tiré de la réalité », tout en étant « quelque chose de très général pour que personne ne puisse se sentir visé personnellement ». « Vous savez, poursuit Nicole Palo, plein de gens autour de moi ne sont pas dans le milieu du cinéma, mais ils essaient de trouver du travail et n’y arrivent pas. Les entretiens d’embauche, c’est un peu comme des castings. »

Monia Chokri apparaît à des années-lumière de la réalité d’Emma Peeters, ne cessant de tourner. Celle qui s’apprête à lancer dans quelques mois son premier long métrage de fiction en tant que cinéaste, La femme de mon frère, se souvient de certains moments « humiliants ». « J’ai auditionné pour une publicité où un acteur était jumelé avec un chien. Une fille m’a dit que je n’avais pas exactement l’expression du chien… Et à l’époque, je n’aimais pas les chiens ! Mais des histoires comme celles-là, nous en avons tous dans nos bagages : des refus, des “T’es géniale !” de la part de réalisateurs avec qui tu développes un scénario pour apprendre dans les journaux que ce n’est pas toi qui fais le film. »

Or, pas question de céder au pessimisme. Monia Chokri reconnaît que, dans une carrière, « il y a le talent, mais aussi la chance, les gens qu’on croise, qu’on connaît ». Et après le tournage des Amours imaginaires, de Xavier Dolan, sa carrière a pris son envol, et une tournure résolument internationale. « Si je ne l’avais pas croisé, je ne serais peut-être pas devant vous aujourd’hui. » Quant à Nicole Palo, qui a mis près de sept ans à faire son deuxième film, la chose fut possible grâce à une coproduction entre la Belgique et le Québec.

Pendant tout le processus, elle a gardé le cap. « Beaucoup de gens l’ont lu, commenté et, au bout d’un moment, on est perdu parce que l’on reçoit trop d’avis. Mais les moments clés n’ont jamais changé : l’histoire d’une comédienne déçue par la profession qui décide de se suicider pour réussir quelque chose dans sa vie. Et qui rencontre quelqu’un prêt à l’aider plutôt qu’à la dissuader. » Pour Monia Chokri, l’idée de jouer un tel personnage lui plaisait, mais pas question de n’exécuter que la partition.

« Je trouvais le personnage un peu victime, un peu femme enfant ; j’ai proposé quelque chose de plus rugueux, dit celle que l’on verra bientôt dans We Are Gold, d’Éric Morin (La chasse au Godard d’Abbittibbi). D’ailleurs, je donne beaucoup mon opinion… et j’ai toujours travaillé avec des cinéastes qui me l’ont demandée ! Je sais que certains ne veulent pas ça… » Ce n’est pas le cas de Nicole Palo, décrivant parfois cette dynamique comme « une lutte », mais qui savait que l’actrice établirait avec elle un dialogue, et ferait « plus que jouer ce qu’on lui demande ».

Même si elle n’aime pas improviser, la cinéaste reconnaît avoir découvert qu’un tournage « avec des Canadiens, c’est plus carré [lire : rigide] qu’en Belgique, où on est plus cool ». La gestion des dépassements de temps sur le plateau, « et les contrats plus compliqués », ce fut parfois une surprise. Monia Chokri, qui se promène des deux côtés de l’Atlantique, a une perspective différente. « En France, ils tournent 8 heures par jour ; au Québec, entre 10 et 12, et je peux vous confirmer que la 13e heure peut coûter très, très cher. » On sent que c’est la cinéaste qui cette fois s’exprime.

Nicole Palo, quant à elle, ignore encore de quoi sera faite la suite de sa carrière, se retrouvant dans la situation qu’elle redoutait un peu : recommencer un tout nouveau projet à la fin d’un film. Sans doute une histoire « sur la schizophrénie avec une perspective féministe ». Bref, un autre sujet grave traité à la belge, avec le sourire.

Emma Peeters est présenté en préouverture du Festival Cinemania le mardi 30 octobre, et prendra l’affiche le vendredi 2 novembre dans plusieurs villes du Québec.