«Wolfe»: la cérémonie des adieux

Dans «Wolfe», le cinéaste Francis Bordeleau observe, ou plutôt scrute, une jeunesse perdue au milieu d’un véritable no man’s land hivernal, quelque part entre une banale maison de banlieue et un immense club branché.
Photo: TVA Films Dans «Wolfe», le cinéaste Francis Bordeleau observe, ou plutôt scrute, une jeunesse perdue au milieu d’un véritable no man’s land hivernal, quelque part entre une banale maison de banlieue et un immense club branché.

Francis Bordeleau aurait très bien pu intituler son premier long métrage de fiction La meute, mais en ces temps polarisants, l’expression affiche des connotations politiques dont ses personnages sont dépourvus. Dans Wolfe, il observe, ou plutôt il scrute, une jeunesse perdue au milieu d’un véritable no man’s land hivernal, quelque part entre une banale maison de banlieue et un immense club branché où il est facile de se perdre ou d’orchestrer des coups d’éclat.

On pourrait aussi parler de cérémonie des adieux, celle-ci survenant en plein coeur du récit, geste spectaculaire et fatal dont les répercussions sont évoquées à mots couverts dès le début du film, les protagonistes dissertant devant un « narrateur » retranché derrière la caméra (Manuel Tadros) qui pourrait tout aussi bien être psychologue ou documentariste. On y cause abondamment d’une certaine Andie (Catherine Brunet, énergique), nullement conviée à ces séances de déballage de vécu, et pour cause, contrairement à Axel (Antoine Pilon, fougueux), Bibiane (Ludivine Reding) et Manu (Léa Roy), à la fois révoltés et apathiques.

Ces confidences ponctuent leurs pérégrinations d’un lieu à l’autre, du soir au matin, voire d’un lit à l’autre dans certains cas, avec en toile de fond cette peur de l’engagement amoureux, ou plutôt cette incapacité de nommer les choses par crainte qu’elles soient définitives, et donc contraignantes. C’est ainsi que Manu se réveille aux côtés d’Axel, lui qui a toujours Andie dans la peau, elle, vivant une relation en apparence fusionnelle avec Bibiane. Vous suivez toujours ?

Ce grand désordre amoureux camoufle d’autres enjeux, comme celui de l’intimidation, de la sexualité refoulée ou encore de la fragilité de l’équilibre mental, thème central dans Wolfe. Andie ayant jeté à la face du monde son désespoir, dans une approche résolument théâtrale et devant un public tristement captif, Francis Bordeleau utilise par la suite avec parcimonie ces bulles de témoignages décousus. C’est ainsi qu’il recentre l’action sur les contrecoups psychologiques de cette spectaculaire sortie, s’égarant dans un groupe de thérapie composé de personnalités disparates (et d’acteurs de tous les horizons, de Mariloup Wolfe à Alexis Martin, en passant par Mylène Mackay).

De ce qui ressemble souvent à une immense mosaïque de situations dramatiques dont le fil conducteur s’avère parfois ténu surgissent ici et là des moments fugaces et tonitruants soutenus par des musiques accrocheuses. De petites insolences visuelles (dont ces regards complices à la caméra et ces clins d’oeil à la technique cinématographique) et de jolies bizarreries (le frère de Bibiane, interprété par Godefroy Reding, s’exprime avec un accent fort différent de celui de sa soeur) parfaitement assumées.

Tout cela fait de Wolfe un drame que l’on peut qualifier de reflet d’une génération étalant ses malheurs et ses misères morales de manière ostentatoire, se répandant en explications vaseuses (les dialogues sont parfois plombés de redites). On dira aussi qu’il s’agit d’une oeuvre de jeunesse, Francis Bordeleau raffolant de ce désordre, naviguant dans un onirisme éclatant (parfois, une seule ampoule suffit à créer l’effet !) pour revenir ensuite à un réalisme beige et familier. Le désordre est palpable tant sur le fond que la forme, bref, dans une certaine adéquation avec son sujet.

Wolfe

★★ 1/2

Drame de Francis Bordeleau. Avec Catherine Brunet, Antoine Pilon, Léa Roy, Ludivine Reding. Québec, 2018, 92 minutes.