«Anthropocène»: le cri d’agonie d’une terre violée

Les images, avec un minimum de bandeaux explicatifs, entrevues et voix hors champ, parlent d’elles-mêmes.
Photo: Métropole Films Distribution Les images, avec un minimum de bandeaux explicatifs, entrevues et voix hors champ, parlent d’elles-mêmes.

Jamais un documentaire abordant les méfaits de la race humaine contre son propre habitat ne sera tombé aussi à pic. Depuis le temps que les scientifiques et les environnementalistes jouaient aux prophètes de l’Apocalypse devant des audiences en général aveugles et sourdes, le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) publié le 8 octobre dernier a frappé les esprits en montrant les impacts catastrophiques actuels et futurs du réchauffement planétaire. Il a confondu les sceptiques (sauf Trump, les multinationales, l’Arabie saoudite et d’autres défenseurs du capitalisme sauvage).

Anthropocène est réalisé par un trio canadien : Jennifer Baichwal, Nick de Pencier et Edward Burtynsky. Les regards de ces derniers se posent sur la transformation du paysage planétaire à travers des images d’une beauté et d’une monstruosité affolantes.

Anthropocène (terme recouvrant la nouvelle ère, sous modification environnementale de main humaine), avec l’appui de scientifiques, dresse un constat implacable de destruction et, en ce sens, donne froid dans le dos. La force du film, comme dans Manufactured Landscapes et Watermark, les oeuvres précédentes du trio, réside dans son approche contemplative.

La valse des échelles

Le documentaire démarre et se clôt sur des montagnes de défenses d’éléphants et de rhinocéros brûlées au Kenya après un raid chez les braconniers en quête d’ivoire. D’autres espèces animales sont captées au zoo, dernier habitat avant l’ultime disparition.

Les images, avec un minimum de bandeaux explicatifs, entrevues et voix hors champ, parlent d’elles-mêmes, proposant des vues aériennes de drones ou des images satellites, de mégalopoles et de sites infernaux cyclopéens sur divers points du globe : titanesque mine de potasse en Oural, raffineries texanes de feu et de fureur, machines monstrueuses dans des déserts chiliens ou américains pour extraire le lithium. La musique de Rose Bolton et Norah Lorway épouse sans esbroufe l’aspect nouvel âge de cette expérience son et lumière.

On voit en plus gros plans les technofossiles (mêlant l’humus, le plastique et d’autres matériaux mal identifiés) accumulés dans des décharges africaines. De vieux villages allemands sont détruits sous le pic des démolisseurs pour céder la place à une immense mine de charbon.

Anthropocène, tourné en quatre ans dans une vingtaine de pays, ressemble à des productions hollywoodiennes post-apocalyptiques, d’où l’impression de déjà vu. Ce tunnel vertigineux en Suisse, à l’heure de son inauguration, après extraction de 28 millions de tonnes de roc et de terre, est-il conçu sous ordinateur ? On ose un doute.

Le film émerveille par sa beauté monstrueuse, parfois psychédélique (avec renforts ici et là d’effets spéciaux), sur des cadrages parfaits de grâce dystopique.

En valsant avec les échelles, les cinéastes déstabilisent le spectateur, écartelé entre une impression d’irréalité et un constat de vérité insoutenable, le laissant en état de choc, sans piste de solutions, mais conscient que le processus de fin du monde est depuis longtemps enclenché pour cause de stupidité humaine.

Anthropocène. L’époque humaine (V.F. de Anthropocene : The Humain Epoch)

★★★★

Documentaire d’Edward Burtynsky, Jennifer Baichwal, Nick de Pencier. Scénario : Jennifer Baichwal. Narration en anglais : Alicia Vikander. En français : Pascale Bussières. Canada, 2018, 87 minutes.