«Les frères Sisters»: sur la piste d’Audiard

Continuent d’avoir la faveur de Jacques Audiard: des plans serrés nerveux qui font soit ressentir le confinement psychologique des protagonistes, soit sont révélateurs de gestes et de postures trahissant ce que taisent les personnages.
Photo: Elevation Pictures Continuent d’avoir la faveur de Jacques Audiard: des plans serrés nerveux qui font soit ressentir le confinement psychologique des protagonistes, soit sont révélateurs de gestes et de postures trahissant ce que taisent les personnages.

En 1851, Eli et Charlie Sisters sont les mercenaires les plus redoutés de l’Ouest américain. Travaillant pour le Commodore, les deux frères capturent et tuent, moyennant tribut en espèces sonnantes et trébuchantes. Leur plus récente mission consiste à récupérer une mystérieuse formule et à tuer son auteur, Hermann Kermit Warm, un scientifique que traque déjà pour le Commodore le détective John Morris. Or, à l’insu des Sisters, Morris a une crise de conscience et noue un partenariat avec Warm. Inévitable, la collision entre les uns et les autres ne se soldera pas par l’affrontement escompté. Pas tout à fait.

Western de surprises et d’atmosphère, Les frères Sisters, Lion d’argent de la mise en scène à Venise, est l’adaptation très attendue du roman de Patrick deWitt par Jacques Audiard. Il faut savoir qu’à la base, c’est John C. Reilly, interprète d’Eli Sisters et producteur du film, qui offrit le projet au cinéaste français. Bien qu’il ne l’eût pas initié, donc, Audiard s’est par la suite approprié le matériel en matière de thèmes, d’enjeux et, il va sans dire, de manière (qu’il a fort maîtrisée).

Depuis sa première réalisation, Regarde les hommes tomber, en 1994, sur un représentant de commerce en mal de vengeance contre un petit escroc, la filmographie de Jacques Audiard est parcourue d’antihéros (Un prophète, De battre mon coeur s’est arrêté) et d’antihéroïnes (Sur mes lèvres, De rouille et d’os) diversement mystificateurs (Un héros très discret, Dheepan) plongés dans des intrigues sombres aux accents de film noir ou de gangster.

S’approprier le genre

Si Les frères Sisters relève du western, sa dimension criminelle l’inscrit tout naturellement dans l’oeuvre d’Audiard. Idem pour ces percées oniriques dont l’auteur a le secret (on peut ici remonter jusqu’à Mortelle randonnée, de Claude Miller, film culte de 1983 dont il écrivit le scénario adapté alors que son père, Michel Audiard, signa les dialogues).

Bref, en dépit des apparences, cette première incursion dans le « genre cinématographique américain par excellence » relève de la continuité pure pour le cinéaste français qui, comme souvent du reste, alterne avec brio deux récits parallèles voués à n’en faire qu’un. À cet égard, tant le scénario coécrit par Audiard et Thomas Bidegain, leur quatrième, que le montage de Juliette Welfling, collaboratrice assidue, contribuent à la fluidité narrative de l’ensemble.

C’est à Almeria, en Espagne, qu’Audiard a recréé l’Ouest mythique. Exactement comme Sergio Leone avant lui. À la différence fondamentale que le premier privilégie un spectre intimiste, à des lieues des envolées opératiques du second. Ses plans larges, par exemple, ne servent jamais à exhiber les vastes panoramas surplombés de cieux immenses (un incontournable du genre depuis John Ford), mais plutôt à établir la géographie immédiate de lieux précis : un hôtel, un campement, un bout de rivière et ses berges, etc.

Lumière diffuse

Continuent d’avoir la faveur d’Audiard : des plans serrés nerveux qui font soit ressentir le confinement psychologique des protagonistes, soit sont révélateurs de gestes et de postures trahissant ce que taisent les personnages.

Choisis, les gros plans sont quant à eux volontiers magnifiés par des effets de clair-obscur, voire d’obturation. Récurrent chez le cinéaste, ce procédé désuet, délicat, jette un peu de poésie dans le trouble et la violence.

Là encore, on touche, au fond, à l’essence du cinéma de Jacques Audiard. Ainsi, la plus belle des lumières semble être pour lui celle, diffuse, qui fait reculer, ne serait-ce qu’un peu, les ténèbres humaines.

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Les frères Sisters (V.F. de The Sisters Brothers)

★★★★ 1/2

Western de Jacques Audiard. Avec John C. Reilly, Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed, Carol Kane, Rutger Hauer. France–États-Unis, 121 minutes.