«Au poste!»: drôle d’endroit pour une enquête

Ce qui s’annonce d’abord comme une joute verbale typiquement franco-française, pas si éloignée de ces huis clos efficaces à la «Garde à vue», de Claude Miller, prend peu à peu une tangente surréaliste.
Photo: Axia Films Ce qui s’annonce d’abord comme une joute verbale typiquement franco-française, pas si éloignée de ces huis clos efficaces à la «Garde à vue», de Claude Miller, prend peu à peu une tangente surréaliste.

Bertrand Blier, cinéaste corrosif et impertinent, n’a pas à s’inquiéter pour sa succession dans la cinématographie française : Quentin Dupieux lève déjà la main pour jouer au disciple. Et il le fait surtout en signant une comédie policière, Au poste !, qui évoque les jongleries temporelles, les situations absurdes, le tout dans les cadres esthétiques souvent froids, quasi cliniques, du réalisateur de Buffet froid, de Préparez vos mouchoirs et de Merci la vie.

Cette froideur émane d’abord des lieux, dont ceux du siège du Parti communiste à Paris dessiné par l’architecte brésilien Oscar Niemeyer et transformé pour l’occasion en commissariat de police. Dans ces espaces où les fenêtres sont plutôt rares et le béton, omniprésent se déroule un délirant interrogatoire — d’abord parce qu’il est mené par Benoît Poelvoorde, donnant rarement dans la nuance et la demi-mesure, à moins que les cinéastes le contraignent violemment. C’est justement cette énergie désordonnée que Quentin Dupieux recherchait pour insuffler à ce film trop court (étonnamment, un de ses seuls défauts) une bonne dose d’insolence.

Les premières images annoncent davantage le ton du film que ses principaux enjeux narratifs, débutant en pleine campagne alors qu’un orchestre symphonique dirigé par un chef en sous-vêtements se voit poursuivi par des policiers, ce qui n’empêchera pas les musiciens de continuer à jouer… Ellipse vers ce fameux commissariat où Buron (Poelvoorde) cuisine le témoin d’un meurtre, Fugain (Grégoire Ludig, avec toujours cette savoureuse expression débonnaire), retenu contre son gré dans ce bureau étouffant. Surgissent alors quelques figures inquiétantes, dont un collègue policier pourvu d’un seul oeil, mais aussi bavard et confus que son supérieur.

Ce qui s’annonce d’abord comme une joute verbale typiquement franco-française (connaissez-vous beaucoup de scénaristes s’échinant à pondre des dialogues sur les nuances linguistiques entre « changer d’air » et « prendre l’air », ou « aller-retour » et « va-et-vient » ?), pas si éloignée de ces huis clos efficaces à la Garde à vue de Claude Miller, prend peu à peu une tangente surréaliste. La reconstitution de cette fameuse nuit où Fugain fit une macabre découverte dans son quartier HLM, décor bétonné, mais ici sans âme, devient le prétexte à une vertigineuse variation pirandellienne où la réalité s’immisce dans les souvenirs, où le présent fait irruption dans le passé. Ça sera l’affaire de Buron, mais aussi de personnages tout aussi caricaturaux, dont celui incarné avec candeur par Anaïs Demoustier en conjointe plus ou moins éplorée, faisant irruption dans le discours imagé de Fugain pour comprendre ce que l’avenir leur réserve.

Comme dans toute bonne comédie policière, plus d’un cadavre traîne quelque part, dont un sous le nez des policiers, rehaussant ce délire rarement flamboyant, le plus souvent en clair-obscur ou sous la froideur des néons. Par touches délicates, à doses réduites d’effets spéciaux, dont un sans éclat pour illustrer l’oeil manquant du flic inquisiteur, Au poste ! demeure fidèle à sa prémisse musicale déjantée et irrationnelle. S’ensuit une petite musique, celle des mots et des circonstances incongrues, dans un bijou de film sans grandes prétentions autres que celle de voir le monde sous la lorgnette d’un absurde parfois poétique, parfois théâtral. Quentin Dupieux ratisse large, avec le sourire, sans jamais nous égarer.

Au poste !

★★★ 1/2

Comédie policière de Quentin Dupieux. Avec Benoît Poelvoorde, Grégoire Ludig, Marc Fraize, Anaïs Demoustier. France, 2018, 73 minutes.