«Shut Up and Play the Piano»: ne l’appelez pas Jason

Le cinéaste allemand Philipp Jedicke a pu s’approcher de celui qui méprise les journalistes et tient sa vie privée très privée.
Photo: MK2 Mile End Le cinéaste allemand Philipp Jedicke a pu s’approcher de celui qui méprise les journalistes et tient sa vie privée très privée.

Au moment où il se cherchait un nom d’artiste, un de ses collaborateurs évoquait à la blague celui de Speedy Gonzales, question d’illustrer sa constante fébrilité, et peut-être aussi ses sautes d’humeur. Chilly Gonzales est devenu en quelque sorte une variation sur le même thème pour ce génie musical — il se proclame ainsi ! —, de son vrai nom Jason Beck, natif de Montréal, né de parents d’origine hongroise dont le père est le fondateur d’une importante compagnie de construction.

Ce ne sont là que quelques détails biographiques parsemés dans Shut Up and Play the Piano, un documentaire musical du cinéaste allemand Philipp Jedicke, ayant pu s’approcher de celui qui méprise les journalistes, tient sa vie privée très privée et cabotine comme personne en spectacle — le regretté humoriste Andy Kaufman constitue une de ses nombreuses inspirations… Et ce n’est guère étonnant lorsqu’on le voit suer à grosses gouttes sur scène, s’étendre sur un piano ou hurler à pleins poumons quelque part à Toronto ou à Berlin.

C’est d’ailleurs en Allemagne, à la fin des années 1990, que Chilly Gonzales a trouvé sa voix, et sa voie, adoptant d’abord le je-m’en-foutisme berlinois et sa posture très no future, reconnaissant que revoir ses performances désordonnées de l’époque lui cause un certain inconfort. Elles témoignent toutefois d’une fureur qui ne semble jamais apaisée, du moins lorsqu’il monte sur scène, allant jusqu’à pratiquer le crowd surfing dans une chic salle de concert à Vienne, entouré d’un orchestre symphonique. L’image est saisissante et décrit parfaitement l’insolence de l’artiste, son énergie débridée, et surtout son refus d’être prisonnier d’unerespectabilité qui vient avec le succès.

Car la consécration a mis du temps à se concrétiser, surtout si on la compare à celle, hautement lucrative, de son frère, Christophe Beck, compositeur prolifique à Hollywood (Frozen, The Hangover, Ant-Man, etc.) avec lequel une saine (?) compétition fut établie dès l’enfance, brièvement évoquée. Les témoignages apparaissent somme toute peu nombreux dans Shut Up and Play the Piano, le cinéaste recrutant d’anciennes complices, Feist et Peaches, ou des collaborateurs actuels, plus près du Chilly Gonzales nouveau genre, et très diversifié.

Car si le film relate la vie et l’œuvre de celui dont on ne compte plus les associations prestigieuses (Daft Punk, Jane Birkin, Drake, Arielle Dombasle, Philippe Katerine, etc.), les ellipses sont nombreuses, mettant toutefois l’accent sur le moment charnière de sa carrière : la création et la sortie de l’album Solo Piano en 2004. C’est là — enfin, diront certains… — que Chilly Gonzales a baissé le volume, et exploré la part intime, tendre, énigmatique de son talent jusque-là bruyant, provocateur, échevelé.

L’arrivée de cet album va procurer gloire et fortune à un homme déterminé à fuir la routine, même s’il s’est depuis installé à Cologne, bien loin du tumulte berlinois, toujours aussi las devant les questions des journalistes (un segment important montre ses tentatives clownesques de trouver des substituts pour ses présences médiatiques !), capable à la fois d’excentricité et d’intériorité. Tout n’est pas dit dans Shut Up and Play the Piano, mais en prêtant bien l’oreille, on comprend vite l’immense pouvoir de séduction de ce Satie du XXIe siècle.

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Shut Up and Play the Piano

★★★ 1/2

Documentaire musical de Philipp Jedicke. France–Allemagne– Grande-Bretagne, 2018, 82 minutes.