«Smallfoot»: les nouveaux horizons perdus

<em>Smallfoot</em> s’affiche à l’occasion comme une comédie musicale.
Photo: Warner Bros Entertainment Smallfoot s’affiche à l’occasion comme une comédie musicale.

Plusieurs films nous viennent en mémoire devant Smallfoot de Karey Kirkpatrick, avec la complicité de Jason Reisig, et ils se nomment Monsters, Inc., Happy Feet, Ice Age, etc. Un autre, depuis longtemps oublié, n’échappera pas aux cinéphiles méthodiques : Lost Horizon, et vous pouvez choisir la version qui vous convient, celle de 1937 ou de 1973, avec une Liv Ullmann brièvement égarée à Hollywood. Dans les deux cas, un avion s’écrase dans des montagnes enneigées, provoquant la rencontre inopinée de mondes qui jusque-là ignoraient l’existence de l’autre.

Dans Smallfoot, point d’idéalistes réfugiés dans une variation philosophique du Club Med : il s’agit plutôt d’une communauté de yétis installée au sommet d’une montagne, entretenant le mythe que sous les nuages qui encerclent leur domaine, c’est le néant. Impossible alors de croiser l’être humain, cet animal mythique pourvu de petits pieds, et à cela, le jeune et fringant Mijo (Channing Tatum) croit dur comme fer — comme tous ses semblables. Or, son bref face-à-face avec le survivant d’un accident d’avion bousculera ses certitudes, au point de faire de lui un paria poussé hors de son clan.

Son errance, prolongée grâce à des camarades qui n’adhèrent pas non plus à l’histoire officielle (si vous décelez ici un message politique, la suite vous donnera raison), le conduira jusqu’à Percy (James Corden survolté, donc en mode routinier), un animateur de télévision en quête de nouvelles conquêtes animalières et de cotes d’écoute. Ce tandem improbable, aux multiples problèmes de communication (belle idée : les humains et les yétis n’arrivent pas à décoder le langage de l’autre, chacun se résumant en des cris plus ou moins aigus), va vite se serrer les coudes. Car d’abord brandi comme un trophée, et surtout la preuve irréfutable d’un monde bien réel au-delà du leur, la présence de Percy parmi les yétis deviendra la première fissure de cette fiction entretenant l’ignorance d’un ailleurs, peut-être, meilleur.

Pas tout à fait étranger à quelques-uns des grands succès du cinéma d’animation hollywoodien, surtout à titre de scénariste (James and the Giant Peach, Chicken Run), Karey Kirkpatrick s’installe progressivement dans le siège du cinéaste, défendant toutefois des idées de moins en moins originales, même si celles-ci affichent une maîtrise évidente. La souplesse des fourrures n’est plus aussi envoûtante qu’à l’époque de Monsters, Inc, mais la richesse des nuances de ces yétis aux allures les plus diversifiées continue d’impressionner. On peut aussi voir derrière ces amoncellements de neige et de glace un désir avoué de reproduire des univers frigorifiques à la Frozen, ceux qui réchauffent les coffres des studios.

C’est d’ailleurs pourquoi Smallfoot s’affiche à l’occasion comme une comédie musicale, osant des sonorités inhabituelles dans ce genre souvent consensuel grâce à la présence vocale du rappeur Common, ici en grand manitou manipulateur chez les yétis. Mais certaines ritournelles sont manifestement fabriquées pour déclasser Let It Go dans les oreilles des enfants, et pas nécessairement pour le bien des parents. D’ailleurs, ceux-ci apprécieront la leçon de sens critique de curiosité et d’ouverture sur le monde, davantage pour leur progéniture que pour eux-mêmes, car elle ne brille pas par sa subtilité. Ils auront aussi saisi que toute comparaison avec les yétis qui peuplent la Maison-Blanche n’a rien de farfelu.

Smallfoot (V.F. : Les abominables petits-pieds)

★★★

Film d’animation de Karey Kirkpatrick. Avec les voix de Channing Tatum, James Corden, Common, Zendaya. États-Unis, 2018, 96 minutes.